Volume XXVII, n° 7

Le seul hebdomadaire de la région publié une fois par mois
Le lundi 6 mars 2017  

«Et cet hiver, s'il fait beau, avec scrupule,         
trois corbeaux viendront se poser en silence     
sur la neige, au parc Monsouris...                    
D'avance... merci !»
                                         

François Caradec      
Les nuages de Paris      

Deuxième édition

Nous rappelons à notre aimable clientèle que :

1 - L'édition régulière du Castor™ , tel que citée ci-dessus, paraît le premier lundi de chaque mois

2 - L'édition corrigée du Castor™ , destinée au marché américain, paraît le jeudi suivant .

3 - De mini-éditions peuvent paraître le deuxième ou troisième lundi de chaque mois.

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Pour l'édition qui précède la présente, cliquez ICI.

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Dans quinze jours le printemps...

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    Sommaire

Quinze jours ? Nous sommes au Québec. Le printemps, au Québec, est une saison qui n'existe que dans les romans. Qui ne se souvient pas de la tempête du 4 mars 1971 ? - Pardon : de la tempête du 3 au 5 mars 1971. - 80 cm de neige (2 pieds et demi qu'on disait à l'époque) dont plus des trois quarts en moins de douze heures. Des vents de 110 km/h  (68 m/h). Des motoneiges sur la rue Sainte-Catherine. Trente morts. - Non, non : le printemps n'est que cette transition entre les arbres en bois dur et les arbres avec des feuilles. Ça peut durer jusqu'à deux semaines, mais pas plus. Ça fait que...

Nous aurons tous encore l'occasion au cours non seulement des prochains quinze jours mais peut-être jusqu'au début du mois prochain  d'avoir encore mal à la tête, de souffrir d'indigestion et de songer sérieusement à assassiner notre voisin car l'hiver n'est pas fini. Très bientôt cependant les jeunes hommes de tous nos quartiers arrondissements seront tout à coup attirés vers leurs pendants féminins pendant qu'elles se trouveront moches n'ayant pas exposé leurs appas au soleil depuis des mois. C'est alors que l"été débutera.

Ainsi va la vie comme disait le regretté Anaxagore dans un apophtegme qu'on cite souvent trop souvent, sans savoir que c'en est un. - Anaxagore, celui qui, sur le campus, est considéré comme le premier futurologue.

Au sommaire ce mois-ci :

Les voyages organisés, le silence des amèrs, le cinéma muet, André Gide, une lettre de notre ami Serge, une femme déchaussée, une autre qui nous dit être sans opinion, un livre sur les maîtres du monde, mil neuf cent cinquante neuf, Bernard Pivot, Jean d'Ormesson, John le Carré et un inhabituel courrier. 

Bonne lecture !


    Chroniques

Note : les chroniques précédentes de nos correspondants peuvent être consultées en cliquant sur ce lien.


«Les voyages ? Un petit vertige pour couillons.» (Louis-Ferdinand Céline)

Quelqu'un - est-ce toi, Michel ? - m'a rappelé récemment qu'Yvon Dupuis était décédé le premier janvier dernier. - À l'âge de 90 ans. - Yvon Dupuis !

Nos plus vieux lecteurs de souviendront de lui qui fut, tour à tour, courtier d'assurance (enfin, je crois), propriétaire d'un magasin de musique, puis : député du Parti libéral du Québec de 1952 à 1956, député du Parti libéral du Canada de 1958 à 1965 et ministre sans portefeuille de 1964 à 1965. Forcé de démissionner à cause d'une possible participation  dans un scandale concernant une piste de course, participation dont il fut reconnu victime et non coupable, il devint annonceur à la radio, chef du Ralliement créditistes du Québec en 1973, journaliste et, finalement, fondateur de l'Agence de Voyages Yvon Dupuis Inc. où - et c'est là que j'en arrive au plus profond de cette chronique - il fut un temps associé avec une dame quelque peu avancée en âge qui, deux à trois fois par année accompagnait des touristes, voyageurs, des pèlerins - voilà le mot ! -  désireux de visiter les lieux saints des Vieux Pays dont, forcément, Rome, Lisieux et Lourdes.

         
Rome                                                         Lisieux                                        Lourdes

Sa corpulence (je parle de la dame), ses vêtements qui visiblement dataient d'une autre époque, ses lunettes d'institutrice et surtout sa peignure en nid d'abeilles font partie de mon subconscient depuis des années. - La question que je me suis posé dès que j'ai vu sa photo pour la première fois fut : «Où trouve-ton des gens semblables ?» sauf que la question que j'aurais dû me poser est : «Qui sont ceux qui la suivent ? » car ça m'avait l'air organisée, son affaire. Or organisé et Yvon Dupuis (je parle des voyages) ...

Des voyages organisés, il s'en s'organisait dans ce temps-là. D'ailleurs ne continuons pas toujours à en organiser ? (Même si, dans son cas, ça n'avait pas être du même genre...)

Ce qui m'amène à l'expression "se faire organiser" (ou "enfirouaper") qui débouche sur : «Sait-on dans quoi on "s'embarque" quand on se joint à un voyage "organisé" ?»

Dans quatorze pays en quatorze jours (y compris trois nuits, tous les petits déjeuners et deux après-midi libres).

Et si vous n'avez pas compris, ben tant pis.

D'un autre côté, y'a ceux qui ont fait, on their own, quatorze pays en... quatorze mois répartis sur quatorze ans. Jamais le même. Une année la France, une année l'Italie et en ordre alphabétique : l'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique,  l'Espagne, la Grèce, l'Irlande, le Maroc, les Pays-Bas, le Portugal et quelque part, selon la personne qu'ils ont rencontrée à Istanbul, entre la Russie, l'Ukraine et le Vietnam.

Personnellement, je n'ai pas fait quatorze pays. Quatorze villes, oui et même plus. Non pas en quatorze jours, ni en quatorze mois, mais en trois ou quatre fois quatorze ans. On my own.

Sans plan, sans guide, sans ces dépliants que les hôtels distribuent gratuitement à leurs clients (via Macy's, le Printemps ou Harrod's) et sur lesquels la moitié des rues ne sont pas indiquées, j'ai pu, pendant des années, dans au moins une douzaine de ces villes, me promener partout, prendre le métro, l'autobus, emprunter l'allée d'un parc ou même divers raccourcis dans des cimetières pour me rendre d'un point à un autre et, ce faisant, il m'est même arrivé, souventes fois et à plusieurs reprises, de renseigner des touristes qui ne savaient pas où ils étaient (les ceusses des deux après-midis libres des voyages décrits précédemment et qui se croyaient à Lisbonne alors qu'ils étaient à Bruges ou à Ghent).

Mes villes s'appellent Paris, Londres, New York, San Francisco, Chicago, Bruxelles, Boston, Amsterdam, Toronto, Washington...

Deux visites et je savais où aller manger, les cafés-pubs-bars où il était bon d'aller prendre un verre, quels théâtres ne pas fréquenter, dans quel musée, quelle salle et sur quel mur étaient accrochés ici un Jackson Pollock, là deux Rembrant et, à un troisième endroit, un ou deux Vermeer ; et surtout dans quels parcs et à quelles heures il n'y avait pas d'enfants. 


Le parc Monceau, à Paris

Manger ? Le plus parfait hachis parmentier, la meilleure sole frite, la plus élégante salade niçoise, le colossal sandwich au Pastrami, l'incroyable vitello tonnato, le poulet à l'instar de Visé, les huîtres, les frites, le gâteau Marjolaine, les poires Wanamaker et la meilleure soupe aux fèves rouges du monde connu. Sans oublier le superbe restaurant qui se trouve sur la rue des Bouchers à Bruxelles et qui n'est pas sur la rue des Bouchers, ou encore, à Amsterdam, là où l'on sert le meilleur rijsttafel. Sans compter le grand restaurant à petits prix, à Paris, vue imprenable comprise.


New York Public Library, NY

Boire ? L'Hemingway du Ritz, les incroyables bars des grands hôtels de Chicago, au moins trois ex-speakeasies et le Warwick à New York, le Boardroom de Washington, les véritables pubs à Londres, dont un, en particulier, dans le quartier Mayfair connu pour son sandwich au fromage et chutney, sans oublier celui où l'eau est servie dans des bouteilles recyclées de Dom Pérignon.


The Red Lion, Duke of York Street, London

MAIS, dans une sorte de conclusion, si j'ai parfois, quoique rarement, suivi les conseils de ceux qui se vantaient d'avoir beaucoup voyagé, il m'est arrivé très rarement d'en donner car je me suis toujours dit que ceux qui devaient en demander étaient étranges.

Sauf qu'avec l'âge, je me suis dit pourquoi pas ?

Alors ceci :

  • Paris : flâner
  • Londres : après deux ou trois, au gros max, vous trouverez bien le pub qu'il vous faut
  • New York : Washington Square et l'Albertine Book Store
  • San Francisco : les restaurants du Haight-Ashbury District ou, à défaut, ceux de l'Union Square
  • Chicago : le Museum of Science and Industry - Pour le sous-marin et la mine
  • Bruxelles : la Grande Place, mais le soir
  • Boston : le Commons ou le Fenway Park
  • Amsterdam : les canaux et le Vondelpark (surtout le dimanche, à cause des enfants)
  • Toronto : le bar du Novotel (on The Esplanade) ou, à défaut, l'un de ceux du Royal York
  • Washington : Georgetown
  • Venise : n'importe où, mais à au moins cent mètres de la place Saint-Marc
  • Wolverhampton UK, West Mifflin PA, Laval QC, Cornwall ON et Medecine Hat, Alberta : NON !


Paris :
Départ dix heures - Onze heures, le Louvres - Midi, déjeuner,
Une heure, la Tour Eiffel - Deux heures le Panthéon...




Et puis...

Suite à ma chronique précédente, Simon Popp m'a fait parvenir ceci :

«Le problème avec les vieux, c'est qu'ils n'écoutent plus. Soit parce que leur ouïe est un peu défaillante, soit, surtout, parce qu'ils n'ont plus envie d'apprendre. À la longue, leur curiosité s'est tarie. Ils en ont tellement vu et entendu qu'ils ne font plus l'effort de voir et d'entendre. C'est comme si leur tête était pleine à ras bord. Plus de place. Plus de place pour ce qu'ils pourraient retenir des conversations des jeunes gens. La distance est trop grande, la tâche trop difficile. Pour quel intérêt ? Les vieux veulent bien se dépayser, en groupes, entre eux, à Vienne ou à Bangkok, mais pas individuellement chez les jeunes du club, du quartier, de la cellule ou de la paroisse. Si c'est pour répondre à leurs questions, les faire profiter de leur expérience, leur apporter un témoignage, oui, pourquoi pas ? Mais si c'est juste pour les écouter ? En silence ?»

(Bernard Pivot, À l'écoute du silence (La mémoire n'en fait qu'à sa tête) - Albin Michel, 2017)

Ce n'est pas très loin de la vérité. - Ce que j'ai remarqué surtout c'est que les jeunes ne nous écoutent pas du tout, ce qui nous les ancêtres, nous ramènent à notre jeunesse où nous n'avions pas le droit de dire quoi que ce soit parce que nous ne connaissions rien. - Adultes, nous nous comprenions peu car nous n'avions pas appris à nous exprimer. - Les gens de ma génération ont vécu une vie en silence.

Pour la citation de Pivot, voir le compte rendu ci-dessous sur le dernier livre de celui qu'on a écouté avec beaucoup d'attention du temps d'«Apostrophes. C'est dans la section «Lectures» de la présente édition.

***

Un lecteur de St-Siméon-du-Rivage (Bas du fleuve, près de Rimouski) m'a fait remarquer qu'en vieillissant je ressemblais de plus en plus à Ernest Renan, le célèbre écrivain, philologue, philosophe et historien, auteur de la Vie de Jésus (1863) et de l'Abbesse de Jouarre (1886), né à Tréguier, Côtes du Nord (France) en 1823 et mort à Paris en 1892 . C'est flatteur, mais loin de moi la pensée de soutenir sa thèse voulant  que le fils de Dieu doit être analysé comme tout autre personne ayant vécu sur terre ou que la Bible doit être soumise à un examen critique comme n'importe quel autre écrit historique.

Je suis chrétien et si j'accepte, souvent à contrecoeur, qu'on remette en question ma Foi, qu'on s'en moque même, car j'en suis à un âge où il me serait difficile de changer d'idée. Surtout de me faire un ennemi de celui à qui je devrai faire face lorsque, comme dit la chanson, mon âme et mon corps ne seront plus d'accord.

Et à qui donc fais-je du tort en priant chaque jour pour les hommes de toutes les religions ?

Quant à ma ressemblance avec Renan, oui, mon espace de travail est quelque peu dans un état de désordre perpétuel, mais je suis loin d'avoir cet air sérieux qu'il avait dans le sien, même qu'il m'arrive souvent de sourire quand je lis les mots en bas de page du Reader's Digest.

Photo en provenance du site infoBRETAGNE.com



Silent films

I can't understand why people don't watch silent movies anymore. First of all, they're cheap - if not free (*) - and exist in an enormous quantity. How enormous ?

(*) Most classics are available free of charge on the WEB.

I've been told or at least I once read in one of those trustworthy magazines that proliferate in waiting rooms that it wasn't until the early nineties (1990's) that the  number of sound films finally surpassed that of the silent variety. It didn't come as a surprise because it made sense : they were, after all, easier and less expensive to make and also easier to distribute than their full color, surround-a-sound, total-everything-scope counterparts. But that's only one aspect of moving pictures vs. talkies.

They're different. They belong to an entirely different class or art form. As different as photography and painting. It's pointless to even try to compare each other. They weren't soundless, they were silent.  The sound was removed : it was simply not recorded. Just like parts of a scenery removed from sound films. Ex. : Hitchcock filming an actor at the end of a corridor doing something in a room the viewer couldn't see : everybody who watches that scene unowingly bend their head to find out what might be going on. Some directors went as far as remove the sound all together from obviously very expensive scenes like Jean-Pierre Melville in Le cercle rouge : the famous jewel robbery scene.

Imagination was the trick. 

Think of how scary Lon Chaney must have been in a quiet theater :

                                    

Emotion was the trick. One loved the swashbuckling Douglas Frairbanks but hated Eric von Stroheim :

                           

Spectacular scenes were, well, spectacular :

The assassination scene from W. D. Grifith's Lincoln.

And then some people will never understand how erotic was anything by Rudolf Valentino.

For some odd reason, everytime my wife and I watch Valentino (we're big fans), she looks at the girl and I look at Valentino.

Go figure.

But, for God's sake, do yourself a favor, watch a silent film. Today.

Try this : https://www.youtube.com/watch?v=yS37kyfnGy4&list=PLvw32Z79OCPt8X5COusnviRi0FPG9IbL1&index=1

Don't worry : it has sound. It's a documentary.

Copernique


Et nunc manet in te

Énigmatique qu'est ce bout de phrase que Simon, après deux verres d'eau distillée, cite régulièrement. Paul me l'a traduit un jour, à peu près comme ceci : «Et maintenant [cela] repose en toi», me laissant sous-entendre que «dorénavant, je savais [quelque chose] et que je ne pouvais plus l'ignorer.» - Plus tard, Simon m'a dit que la seule et unique vraie traduction de ce «Et nunc manet in te» était : «C't'a toé, les oreilles ; t'avais juste à pas écouter.»

Depuis, j'ai appris que ce fut le titre du dernier livre publié, si l'on peut dire du vivant (*), d'André Gide, mais que sa majeure partie datait de 1895 ou 1896, date de son mariage avec Madeleine Rondeaux ; que son titre était tiré d'un poème attribué à Virgile, mais dont on ne sait pas l'origine exacte ; que sa traduction la plus courante est «Maintenant, c'est en toi.»

(*) Comme bien des livres de Gide, notamment son Corydon, sa première édition - en treize exemplaires - fut distribuée à des amis proches, en 1947. Gide mourut en 1951 et l'édition grand-public paru  peu de temps après. - Pour de plus amples renseignements (Résumé, informations générales, etc..), voir le site http://www.andregide.org/studies/e_bhatt.html.(Note de l'éditeur)

J'ose, aujourd'hui, à peine en parler parce que j'ai bien peur de passer pour le philosophe que je ne suis pas, le réfléchisseur, également, qui ne peut se permettre de penser comme Monsieur Perec, Simon, Copernique ou même Paul quand ils parlent de ce qu'ils connaissent..

Et pourtant...

À l'âge avancé où je suis rendu (par rapport à mes enfants), je me dois de dire que je ne suis pas une bête et qu'il m'arrive souvent d'être aux prises avec des pensées qui me troublent et qui me font dire que si l'on meurt et qu'il n'y a rien après, que la vie est vraiment absurde, mais qu'elle vaut quand même la peine d'être vécue, ne serait-ce que pour recevoir des messages comme celui qui suit, de mon ami aspie, Serge que vous connaissez parce que j'en ai déjà parlé :

En voici quelques extraits :

«Cher toi,

Je sais. Tu n'as pas eu de mes nouvelles depuis un bon bout de temps.

J'étais occupé.

J'étais, pour ainsi dire, 'à l'extérieur'. - 'Dans les États'. comme disait ma mère. Entre Boston et New York. Chez des amis. - Des amis de M*** plutôt. - De M***, ma dernière... ou plus justement, des amis M*** dont j'aurai été le dernier avant le prochain. - Depuis, nous nous sommes séparés. - Elle ne supportait pas que je puisse la regarder comme une chose. Une chose étrange, avec deux pattes, des cheveux longs et une bouche qui ne pouvait penser qu'à haute voix. Fort jolie d'ailleurs. Des seins à faire rêver, un bassin... Je t'épargne le reste sauf pour te dire qu'elle avait une boucle - enfin : un objet rond qui aurait pu passer pour de l'or - dans sa narine droite, ce qui semblait fasciner le mari de chez qui nous étions. - Ce qui m'a fait penser, par la suite, que c'était pour elle que nous avions été invités. - Remarque que sa femme n'était pas piquée des vers non plus, mais les partouzes à quatre quand, comme moi, on a de la difficulté à deux...

[...]

Je ne suis pas encore rentré. Après être allé reconduire M*** à l'aéroport, car il n'était pas question que nous rentions ensemble, je me suis arrêté quelques heures à Manchester (s'y trouve un petit musée comme je les aime car il n'y a jamais personne, le Currier) et comme il me restait encore du temps, je me suis retrouvé à Burlington, au Sheraton, cet hôtel qui, de l'extérieur a l'air d'un bunker, mais qui est très joli à l'intérieur. Et tranquille par-dessus le marché quand il n'y a pas de 'conventions'. - C'est de là où je t'écris.

Je t'écris parce que, comme tu sais, je suis trop affecté par tout ce qui se passe autour de nous quand nous sommes face à face, ne serait-ce que le bruit d'une horloge - alors tu penses, dans un café... - et parce que j'ai appris que l'amie d'une de tes amies avait un fils atteint du syndrome d'Asperger et qu'elle s'inquiète que son fils, qui parle sans problème à la maison, soit totalement muet à l'école.

Oui, je sais, dans ces cas-là, on ne sait pas pour qui s'inquiéter : pour les parents ou pour le fils ?

Pour ni l'un, ni l'autre car, à moins que le petit soit un crétin (ce qui est très rare !), il finira par calmer son père et sa mère en apprenant suffisamment à bluffer un comportement normal, même à l'école. Quant à lui, il n'a qu'une chose à craindre : la solitude.

J'ai un nom :

Dis à l'amie de ton amie d'appeler le docteur C*** du CLSC de V*** qui saura les diriger vers l'endroit approprié. Aucun problème depuis plusieurs années car il y a de plus en plus de ressources de ce côté. Y'a même divers sites Internet qu'ils peuvent consulter. Sauf que je ne sais absolument pas ce qu'on propose aujourd'hui comme thérapie,  et aux parents, et aux enfants atteints de ce syndrome.

C'est un touch n' go. car même moi, je se saurais pas quoi faire. Chaque cas est particulier. Il n'y a que les généralités qui se ressemblent et comme nous n'en discutons pas entre-nous.

[...]

Nul ne peut savoir ce que c'est que se ressentir unique dans une foule parce qu'on ne sait pas saluer convenablement, ni dire bonjour , ni comprendre les cent mille gestes dont la signification nous échappe.

Nul ne peut savoir ce que, aspie, être invité à déjeuner à la dernière minute. 

Nul ne peut savoir ce que c'est qu'être  considéré comme un être étrange alors que l'on sait très bien que nous ne le sommes pas.

[...].

Ton fidèle - si tu sais ce qu'est la fidélité - ami, qui t'adore, mais à qui on n'a jamais enseigné ce que c'était qu'aimer,

(Et bonjour à ta femme... sans oublier mes habituelles distantes caresses à tes enfants !)

Serge.

Jeff


  Mon choix

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs ?
Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis : Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?
Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !
Comme l'eau caressait doucement le rivage !
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

Victor Hugo

Paysanne avec des oies au bord de l'eau, 1893
Berthe Morisot (1841-1895)

Fawzi


Mon opinion

Je ne sais pas ce qui se passe depuis quelque temps, mais à droite et à gauche, on me demande ce que je pense de Trudeau, de Trump, de Coderre. Avant, ça allait bien : on ne me demandait mon opinion que sur la longueur d'une jupe, la couleur d'un manteau ou s'il allait faire beau le lendemain 

Opinions, opinions, je n'en ai pas d'opinions.

Je suis tout simplement une femme qui va de la maison au bureau le matin et du bureau à la maison le soir. Avec le petit, le chum, la cuisine, la toilette, les courses, l'entretien de la maison, les sorties et - j'y ai pensé cette semaine - le jardinage qui s'en vient, comment voulez-vous que j'aie une opinion sur quoi que ce soit ?

Je n'ai pas le temps. ou plutôt :

Trump ? Dans les mots de Zazie (dans le métro) : "Trump mon cul. Il m’intéresse pas du tout, cet enflé, avec sa coiffure à la con."

George


Le livre du mois

   Maîtres du monde de Victor Cohen Hadria

I - Le communiqué de l'éditeur :

L'auteur :

Producteur, réalisateur, écrivain, Victor Cohen Hadria est né à Tunis. Il a publié aux éditions Albin Michel, Isaac était leur nom (prix de la nouvelle du salon du livre du Mans, 1997), Chronique des quatre horizons et Les trois raisons de la rage, Prix du premier roman, Prix des libraires, Prix littéraire de la ville de Caen, Prix Historia du roman historique...

Le contexte :

«En arrivant à Trieste, Elio, victime d'une amnésie complète, commence une curieuse thérapie avec un spécialiste de la psycho transcendance. En recouvrant peu à peu ses souvenirs, il comprend qu'il est venu à Trieste pour assouvir une vengeance. As de l'informatique dévoyé par une multinationale à qui il a permis de s'assurer d'un pourcentage sur toutes les tractations financières du monde, il en a été chassé et s'est forgé une identité fictive à seule fin de les annihiler.

Des découvertes scientifiques aux méandres de la psyché, de la généalogie et de l'enfance conditionnant notre devenir, de l'amour comme catalyseur, des dérives du capitalisme aux rêves millénaires de la maîtrise du monde, le XXe siècle a été le creuset diabolique. A Trieste, lieu de brassage de toutes les cultures, Elio en est à la fois le magicien et la victime.

Un perpétuel jeu de masques aux personnages compulsifs et tonitruants qui prétendent tous lire le monde et y donner un sens. L'auteur en grand prestidigitateur entraîne son lecteur sur une toile arachnéenne et vers une fin vertigineuse.
» 

II -  Un extrait - le début :

«Après la forêt de chênes-liège, Trieste dégringole à flanc de montagne du causse calcaire aux eaux métalliques de l'Adriatique. Les habitations s'étagent en gradins, contemplant les sollicitudes et les déchaînements de la mer, ses aurores nacrées et ses crépuscules sanglants. Figés sur le miroir de la rade, les jetées, les grues et les immeubles flottant des tankers sont noyés dans la brume et les rues s'offrent à la torpeur nonchalante des vieilles nations méditerranéennes aux marches orientales de l'Europe.

Les palais de marbre polychrome se précipitent au culot de l'éprouvette adriatique où se sont décantés les sédiments des cultures bariolées de la Méditerranée. Trieste a été grecque, romaine, byzantine, vénitienne, autrichienne, italienne, fasciste, communiste, démocrate-chrétienne, mais aucun de ces maîtres passagers n'a saisi ce qui s'y trame vraiment, ne subsistent que les vestiges de leurs ambitions qui ont marqué de délicatesses désuètes le décor. En cette fin de vingtième siècle, le territoire de Trieste est une enclave pacifique adossée à une mosaïque de peuplades acharnées les unes contre les autres que seule la brutalité des tyrans de la guerre froide avait réussi à assembler et qui se vautrent maintenant dans le viol et le carnage.


[...]

Comme chaque matin, Élio, la sacoche de son ordinateur sous le bras, accomplit un trajet aux étapes aléatoires qui, à partir de la via Balbec le mène au Canale Grande. Il trotte d'un pas vif dans l'air frisquet. Le laborieux petit peuple du Borgo Teresiano le salue d'un amical Don Élio, ce qui n'est pas pour lui déplaire. Il a un oeillet mauve à la boutonnière de son complet ivoire. Son écharpe s'enflamme des rosés irisés d'une aurore sur l'Adriatique et il a les mains dans les poches de sa gabardine couleur de dune, qui flotte dans la bonne brise de la mer.

Élio est inquiet. II traverse la Piazza del'Ospitale, puis passe par le Corso Umberto Saba, scrutant les devantures pour dépister une éventuelle filature. Dans les vitrines de la pharmacie Bellochio, via Giosue Carducci, Élio affecte de s'intéresser aux lotions, aux blaireaux et aux miroirs grossissants, parés de rubans cramoisis ; sa vigilance ne détecte aucune intrusion louche. Il retourne abruptement dans la Via Balbec, remonte lentement vers le jardin public Tommasi jusqu'à la statue de Rossetti, puis brusquement, reviens sur ses pas pour rejoindre la via Francesco Rismondo qu'il suit jusqu'à la Piazza Oberdan. Il court vers le tramway de la Villa Opicina qui attend, il y grimpe. Il s'installe sur la première banquette de lattes de bois verni, près du mécanicien, mais dès que la sonnette du départ résonne, il saute sur la chaussée juste avant la fermeture des entrées pliante et, seul sur le quai, le regarde s'éloigner haletant et en grinçant dans le virage. Il ne voit rien de suspect. Il retourne en sens inverse vers la via Fabio Fiezi. Il oblique dans la via Valdirivio et la descend d'un pas rapide jusqu'à la via Trento qu'il emprunte sur toute sa longueur, rattrape la via Benvenuto Cellini et le Viale Miramare, puis contourne le square rachitique de la piazza della Libertà par la gare centrale et de là, subitement, reprend le Corso Cavour, poursuit en zigzaguant entre les voitures en épi jusque devant le Molo Audace pour s'y arrêter longuement, feignant de contempler l'évolution des navires dans le golfe, mais fixant les visages autour de lui. Il fait demi-tour et longe la Riva tre novembre jusqu'au Canale Grande. Constatant que nul ne le piste, il rallie enfin, par la via Giacomo Rossini et la via Roma, le Caffè del Porto Franco son repaire coutumier.

Aujourd'hui, il joue tout à quitte ou double. Il est en danger et il en est conscient. Il lui faut se soumettre aux précautions les plus strictes, les événements les plus fâcheux surviennent toujours lorsque l'on cesse de les guetter. Il caresse le lisse et froid Beretta qu'il garde, à toutes fins utiles, dans la poche de son manteau. Ce dernier jour du vingtième siècle scellera la disparition du plus grand prédateur que la planète ait porté et ce ne sera pas sans qu'il se défende, il le sait bien.

Le bas soleil d'hiver éclabousse la Piazza del Ponterosso et la fontana del Giovani. Dans une seconde, la table seize du Caffè del Porto Franco qui fut jadis celle James Joyce et qui est à présent la place d'Élio, à l'angle de la salle, sera inondée de lumière par les deux baies qui ouvrent sur le canal et sur la mer. Il s'assied et pose son pardessus bien à plat à ses côtés sur la banquette de moleskine et se détend enfin. Les yeux clos dans l'éclaboussement éblouissant, il semble ne plus s'apercevoir de rien. Il se tient suspendu dans sa phase de méditation. Élio aime profiter de la tiédeur des rayons et de leur éclat rougi par la peau de ses paupières, ils lui procurent un sentiment de plénitude enfantine jusqu'à ce que le quart vibrant du carillon de Sant'Antonio résonne dans l'air limpide et lumineux.

À la même minute, presque cent ans avant, James Joyce passait le seuil de la Trieste Berlitz school. Il s'inclinait devant son directeur, le professore Almidano Artifoni, qui, en échange, s'informe, l'oeil allumé, de la santé de la signorina Nora, sa compagne, pour l'amour de laquelle, il avait renoncé à sa verte Irlande et rejoint le continent. Son élève préféré, Aron Ettore Schmitz, patientait dans l'antichambre. Depuis son mariage avec sa cousine, Livia Fausta Veneziani, il s'était attelé à apprendre l'anglais commercial pour incarner dignement en Amérique les vernis pour bateaux de la prospère industrie créée par son beau-père.

Joyce et Schmitz s'étaient reconnus tout de suite, car tous deux séjournaient dans les marges de l'histoire et hors de la société. Presque tout du monde leur échappait, à commencer par leurs pensées. Leurs longues discussions s'appesantissaient sur l'approche de la psychanalyse du professeur Freud de Vienne. De fil en aiguille, Joyce avait lu à son vieil étudiant - Schmitz a vingt ans de plus que lui - une ou deux nouvelles de Dubliners et, en retour, Ettore, qui avait abandonné toute velléité romanesque, lui avait offert deux de ses derniers exemplaires de Senelità et de Una Vita qu'il avait jadis publié sous le nom d'Italo Svevo et qui avaient été ignorés autant par la critique que par le public. Une manière de flux de conscience s'était établie entre les deux écrivains. L'enthousiasme de Joyce pour ses oeuvres de jeunesse avait replongé Schmitz dans les affres de l'écriture et Joyce, comme lui « étranger à la Terre et à lui-même », choisira Ettore pour modèle de son Leopold Bloom, le héros d'Ulysse.

Élio se sent lié à ces deux êtres par cette chaîne de l'esprit qui, malgré les ruines et les horreurs de l'époque, fait de Trieste « une braise chaude sous les cendres de l'histoire, prête à proposer à chacun les moyens de comprendre l'identité du mal et de la stupidité ».

Sortant de son songe, il allume son PowerBook G3 Pismo, noir et comme lustré de cuir sombre, fuselé telle une bagnole américaine des années soixante. Le bidule sourit en émettant son gong profond et réverbéré typique des Macintosh. Le chargement de son OS 9.1 lui paraît interminable. Il tapote impatiemment des doigts sur le pavé tactile en oubliant que cette bestiole accomplit en quelques instants, des opérations qui, à ses débuts, pouvaient prendre de nombreuses minutes.

Qu'est-ce qu'il lui faut, putain ! Une fréquence de 500 MHz, un bus système de 100, une carte vidéo ATI Rage Mobility 128, un disque dur de 30 Go, mais surtout deux ports FireWire acceptant deux Deskstar 25 GP, ce qui lui donne une capacité totale de 80 milliards d'octets, huit mille fois la Bible, Ancien et Nouveau Testament réunis. Un animal de course ! Élio ne jure que par Apple. Dans la bagarre sans pitié qui oppose la firme de Cupertino à Microsoft, il a choisi son camp.

Les applications se chargent enfin.»

III - Cote du Castor :

*** et 1/2

IV - Commentaires

Vous savez ce que nous pensons des «comiques» ? Que les plus grands sont ceux qui ont toujours été moins intelligents que le moins intelligent de leurs admirateurs. Nos plus beaux exemples à cet égard sont : Laurel et Hardy, Peter Sellers, Jacques Tati et quelques autres dont Buster Keaton contre qui le monde entier semblait, dans ses films, s'être ligué. - Même Chaplin, surtout vers la fin, était devenu trop astucieux. Dans combien de scènes peut-on, aujourd'hui répertorier ses  «Regardez comme je suis malin d'avoir inventé ce gag ou cet autre...»

Par rapport aux grands comiques, nous avons été obligés de prendre un certain recul vis-à-vis ce «Maîtres du monde» de Victor Cohen Hadria qui, compte tenu de nos connaissances mises en commun en informatique, en littérature, en psychologie et les souvenirs collectifs que nous possédons quant aux allusions et citations largement répandues dans le monde disons de «l'écrit» , nous a semblé, pour utiliser une expression digne du Caf'conc', «pas assez (ou trop)  fin pour notre quartier» quoique, s'il y a eu des passages que nous n'avons pas compris, comment aurions-nous pu nous en apercevoir ? Mais c'est à peu près le seul reproche qu'on peut faire à Monsieur Victor Cohen Hadria car, nous l'avouerons volontiers, son roman est magnifiquement orchestré, Copernique a trouvé le mot juste pour le décrire : «Maîtres du monde is a clever little thing.» 

D'un autre côté, «Maîtres du monde», nous a rappelé : un Finnegans Wake, sans Joyce, un John le Carré, sans le Carré, «La vie mode d'emploi» sans Georges Pérec ; et cette fin que le communiqué de votre éditeur dit «vertigineuse» n'a pas le mérite d'être à la hauteur du début de le trilogie d'Azimov.

Et puis d'un troisième, nous avons tous trouvé son écriture très intéressante. Ces doubles «retour de chariot» qui font passer le lecteur d'un narrateur à l'autre sont très bien et c'est à partir de là que la plupart d'entre nous ont  commencé à lire ce roman avec une grande attention. 

Tenez :

Les descriptions de la ville de Trieste de l'auteur ont fait perdre avec un grand plaisir, des heures dans Google Map à Paul.

La scopa qu'il a mentionnée avec une retenu magnifique va préoccuper longtemps Jeff.

Ces cases des mots croisés remplies au hasard ont rappelé de bons souvenirs à Copernique.

Et Fawzi a bien aimé le personnage de Holly.

(Pour ne mentionner que quelques exemples.)

La cote de l'Udenap étant de trois étoiles et demi, celui qui rédige ces lignes vous en ajouterais volontiers une autre demi.

Maintenant, ne nous reste plus qu'à trouver, parmi nos proches et amis, ceux qui sauront, comme nous, comme Philaminte dans Les femmes savantes, comprendre la finesse de cet ouvrage.

Le Castor

Maîtres du monde
Victor Cohen Hadria
Albin Michel - 2017
360 pages


           

1959

(Avec la collaboration de Copernique Marshall)

Mil neuf cent cinquante neuf, c'est l'année où les États-Unis ont reconnu que le Gouvernement de Fidel Castro était légitime (il faudra attendre un autre 57 ans avant qu'on y délègue un ambassadeur, mais cela est une autre histoire.) - 1959, c'est aussi l'année où fut présenté en salle le Ben-Hur de William Wyler, mais également Some Like it Hot de Billy Wilder et North by Northwest d'Alfred Hitchcock tandis qu'avait lieu, au Lunn-Fontana Theatre (Broadway)  la première des 1.443 représentations de The Sound of Music. - 1959, c'est l'année où fut lancée  la poupée Barbie et que le musée Gugenheim de New York ouvrit ses portes. Et tandis que le monde entier chantait «Nel Blu Dipinto di Blu» (Volare), que le disque de l'année fut «Music de Peter Gunn» (d'Henry Mancini) et qu'était publié le premier album d'Astérix, six musiciens, sans préparation aucune, n'ayant que quelques accords écrits sur des bouts de papier, même pas un seul titre des pièces qu'ils allaient jouer, entrèrent en studio et endisquèrent cinq  pistes qui sont aujourd'hui, légendaires. Ce n'était qu'un début.

1959, c'est l'année où, selon tous les critiques de jazz, furent publiés trois disques qui ont changé l'idée que les non-amateurs se faisaient de cette musique et que le jazz n'est pas venu à eux, mais qu'ils sont venus au jazz. Ces trois disques furent :

  • Kind of Blues de Miles Davis

  • Time Out de Dave Brubeck

  • Mingus Ah Hum de Charles Mingus

                        

À ces trois disques, les critiques ont ajouté longtemps un quatrième qui, à mon avis, devrait aujourd'hui être remplacé par un autre qui a eu, à long terme une influence plus profonde :

  • The Shape of Jazz to Come d'Ornette Coleman

         Auquel je substituerais :

  • The European Concert - The Modern Jazz Quartet  (*) 

   (*) Ce disque a été repris, depuis, sous le titre de «Great Concerts - The Modern Jazz Quartet - Scandinavia»

            

Quelques extraits et commentaires :

Miles Davis - Début de So What.

Sur le bout de papier sur lequel Miles Davis avait griffonné deux, trois  accords, sans indication de rythme ni de vitesse, le pianiste de son sextet essaya d'en tirer quelque chose...

Après quelques notes, le contrebassiste lui répondit et, sur un rythme plus ou moins défini le percussionniste ajouta quelques frottements de balai et puis, quand le riff ou thème général fut plus ou moins fixé, répété à l'unisson par les trois autres musiciens,  un coup de cymbale retentissant mis la pièce en branle. Et c'est ainsi qu'on a créé un des chefs-d'oeuvre de la musique du XXe siècle.

«Des choses comme celle-là, ça ne se planifie pas» dit le critique Ashley Khan, auteur de The making of Miles Davis Masterpiece.

Et comment donc !

En voici le début : 

Cliquez sur la note :

Dave Brubeck - Début de Take Five

Dave Brubeck ne fut pas le premier à écrire des pièces autres qu'en 4/4 à être interprétées en jazz. Quelques valses avaient déjà été introduites dans le répertoire des standards des années trente et quarante et Charlie Parker de même que Coleman Hawkins s'étaient souvent permis de jouer en 6/4, mais composer tout un album en des mesures aussi inattendues que 5/4 et même 9/8, fallait le faire. Ce que fit, avec un succès phénoménal, Dave Brubeck avec ce Take Five qui, publié en 45 tours, fracassa tous les records de vente.

On l'entend encore régulièrement aujourd'hui, presque soixante ans après sa création et, contre toute attente, il n'est pas rare de voir des couples se rendre sur une piste de danse pour en revenir quelque peu étonnés. - Un jour, peut-être, enseignera-t-on à ces Monsieurs-Dames qu'on n'a pas encore inventé une danse sociale à cinq temps !

En voici le début : 

Cliquez sur la note :

Avouez que c'est quand même très entraînant.

Charles Mingus - Portrait in Three Colors

Connu pour sa maîtrise absolue de son instrument (la contrebasse), Charles Mingus le fut  moins de son vivant pour ses compositions qui sont parmi les plus originales de tout le répertoire de jazz. On dit même que, dans ses meilleurs moments, son génie dépassait -  et de loin - celui de Duke Ellington.

Contre toute attente, dans son album Mingus A Hum, Charles Mingus incorpora cette pièce contenant peu de blue notes et sans improvisation.

Les musicologues se penchent encore sur ses accords, sa contrapuntique et son extraordinaire musicalité.

En entier, car c'est relativement très court (3 minutes), voici le très tendre et très émouvant  Portrait in Three Colors.

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Ornette Coleman - Extrait de Lonely Woman

Free Jazz anyone ? - Yes : The Shape of Things to Come. N'oubliez pas : c'était il y a 58 ans.

Cliquez sur la note :

Modern Jazz QuartetDjango (version intégrale)

Voici, dans leur pièce-fétiche, le quatuor qui a le plus contribué à rendre le jazz «respectable» aux yeux des amateurs de musique «sérieuse».

Habits de soirée (les hipsters disaient qu'ils avaient l'air de croque-morts sur scène) et - attention, hein ! - uniquement dans des salles de concert où, la veille, l'Amadeus Quartet ou Arthur Rubinstein  avait peut-être joué...

Cliquez sur la note :

Mais on ne serait passer sous silence l'enregistrement qui suit, ne serait-ce que pour démontrer que oui, Brubeck savait jouer du piano. Comme s'il était nécessaire de demander à tous les peintres versés dans l'art abstrait s'ils savent dessiner.

Dave Brubeck - Un passage de Southern Scene de l'album du même nom.

Cliquez sur la note :

Les musiciens :

Kind of Blues : Miles Davis, trompette - Julian «Cannonball» Aderley, sax alto - John Coltrane, sax ténor - Bill Evans, piano - Paul Chambers, contrebasse - James Cobb, batterie.

Mingus Ah Hum Charles Mingus : Charles Mingus, contrebasse - John Handy III, Booker T. Ervin et Shafi Hadi, saxophones - Horace L. Parlan Jr., piano et Charles (Dannie) Richmond, batterie.

Take Five : Dave Brubeck, piano - Paul Desmond, sax alto - Gene Wright, contrebasse et Joe Morello, batterie.

The Shape of Jazz to Come - Ornette Coleman, sax tenor (plastique) - Don Cherry, trompette, Charlie Haden, contrebasse et Billie Higgins, batterie.

The Modern Jazz Quartet - European Concert (Great Concerts - Scandinavia, April 1960) : John Lewis, piano - Milt Jackson, vibraphone - Percy Heath, contrebasse et Connie Kay, batterie.

Paul (en collaboration avec Copernique Marshall)

Note : pour nos suggestions et enregistrements précédents, cliquez ICI.


         Book Review - Lectures

  Journaux personnels, mémoires et souvenirs - I

Les plus célèbres des journaux personnels rédigés en français sont ceux des Goncourt, de Gide et de Julien Green quoiqu'on ne saurait passer sous silence celui de Léautaud, mais il en existe des dizaines d'autres tout aussi connus : ceux de Claude Mauriac, d'Eugène Delacroix, de Jules Renard, de Claudel, par exemples, de même que celui d'Henri-Frédéric Amiel (17.000 pages !). Et si on ajoute à ses journaux, les blocs-notes, chroniques ou écrits journalistiques d'autres écrivains (les propos d'Alain, les écrits de d'Ormesson, les mots de Bernard Pivot, de Philippe Bouvard et de nombreux autres), c'est toute un pan de mur qu'il faudrait pour en réunir les principaux. - Et si, par-dessus le marché, on considère la correspondance des rédacteurs de ces journaux ne serait-ce que les lettres qu'ils se sont échangé entre eux ou qu'ils ont écrit à leurs proches et amis comme faisant partie de leur vie au jour le jour, notamment les milliers de lettres de Proust, de Gide et de Voltaire, alors là, on en aurait suffisamment pour meubler une pièce, une grande pièce, une très grande pièce.

Certains journaux sont intéressants par leur style, d'autres par leur contenu, contenu qui nous renvoie l'image d'une certaine époque. Certains sont fascinants car ils nous font littéralement (c'est le cas de le dire) pénétrer dans la tête d'un autre. Certains sont déplorables à tous les points de vue. J'en possède un de ces derniers que j'ai découvert il y a plusieurs années dans un entrepôt, parmi une foule de livres sans intérêt qu'on m'avait demandé d'évaluer. Manuscrit, il va sans dire. Tenu par un rentier qui, de 1942 à 1945 a tenu à noter, au jour le jour, les faits et gestes de son ennuyante vie qui consistait, dans ses journées les plus occupées, à passer chez son courtier, parler à son jardinier et discuter de température avec son voisin. Raison pour laquelle j'y tiens ? Sa calligraphie. Un véritable modèle du genre. Du genre qu'on a tenté par tous les moyens à m'enseigner quand j'étais jeune et pour laquelle je n'avais aucun talent. À se demander d'ailleurs pourquoi je ne suis pas devenu médecin.

Les journaux que je déteste - je reparlerai des journaux que j'aime dans ma prochaine chronique car ce mois-ci... mais j'anticipe - sont ceux qui sont des ramassis d'opinions, surtout sur la politique, qui, quelques mois après leur rédaction, n'ont plus aucun intérêt.

Finalement, il y a ceux qui sont illisibles sans une documentation qui ne fait qu'alourdir le texte en fournissant des détails sur tous les personnages qui y sont mentionnés. Ceux-là (je pense particulièrement à ceux des Goncourt) ne peuvent être lus qu'à partir d'un index où l'on a le loisir de suivre leurs remarques sur des personnes qui nous intéressent. Sauf que, parfois, comme dans l'index des personnages d'À la recherche du Temps perdu (édition de La Pléiade), il peut y avoir plus de cent références (diary entries) - 126 pour le plus ou moins connu Jean Lorrain dans les Goncourt, par exemple.

                                 

Dans l'ensemble, ce sont des oeuvres qui, à certaines exclusions-près - ceux dont je voudrais parler dans ma prochaine chronique -, ne peuvent intéresser que des spécialistes. Les journaux de Gide et de Green sont, par exemples, de véritables ouvrages littéraires à condition, même pour eux, de ne pas attacher trop d'importance à leurs comptes-rendus de lecture (Gide) ou, dans le cas de Green, ses réflexions sur la spiritualité.

Quant aux mémoires, j'y reviendrai un de ces jours. - Quand j'aurai terminé la lecture de celle de Saint-Simon que j'ai débuté il y a une quarantaine d'années.

Reste, entre les deux, soit les journaux et les mémoires - trois si l'on compte les correspondances - un quatrième type d'écrits personnels : les souvenirs.

Je cède à ce propos la parole à notre éditeur qui, le mois dernier, nous en imposé - pardon : soumis trois exemples..

 Simon

***

Souvenirs, souvenirs...

Au début du mois de janvier, trois livres ont été déposés sur ma table de travail avec une petite note de la part de notre bibliothécaire me laissant sous-entendre que cela pourrait intéresser nos lecteurs.

Un coup d'oeil sur les auteurs et je me suis dit qu'il ne pouvait pas en être autrement.

Ces trois auteurs étaient :

Bernard Pivot

Jean d'Ormesson

et John Le Carré

Le livre de ce dernier était malheureusement en anglais, mais avec l'insondable budget mis à ma disposition, j'ai immédiatement commandé de - conformément à la loi - notre local libraire sa version française - car je savais qu'elle existait -  et je me suis dit : «Tiens, voilà un livre pour Copernique qui le lira sans doute dans les deux langues.» - C'est ce qu'il a fait.

Me restait à décider pour les deux autres.

Paul étant fort occupé avec sa chronique sur le jazz des années cinquante, je lui ai confié le plus court des deux et ce qui m'a semblé être le plus facile à lire soit celui de Bernard Pivot. je ne me suis pas trompé.

Restait d'Ormesson. Un regard a suffit pour que Simon me dise : «Pour moi ? Ça tombe bien. Je me disais justement la semaine dernière que ça faisait un bout de temps que je ne m'étais pas plaint de quelqu'un ou de quelque chose. Donnez-moi le livre de ce vieux-beau que je m'amuse un peu.»

Et c'est ainsi que nous pouvons vous présenter aujourd'hui trois revues de trois livres différents.

L'éditeur

***

1 - Pivot - La mémoire n'en fait qu'à sa tête - Albin Michel - 2017

(Avec quelques remarques sur Les mots de ma vie du même auteur - Albin Michel - 2011)

J'ai rencontré Bernard Pivot une seule fois. À l'occasion d'une de ses nombreuses visites au Québec. Il m'a semblé nerveux, un peu las de l'attention qu'on lui portait, mais surtout impatient ; comme si les choses n'allaient pas assez vite et qu'il avait hâte de se retrouver seul, un livre entre les mains, car, quoiqu'on ait dit sur le nombre de ses collaborateurs du temps où il animait Apostrophes (724 émissions !) et Bouillon de culture, Bernard Pivot est un  homme qui n'a jamais cessé de lire.

Dans The Pigeon Tunnel (voir ci-après), John Le Carré fait son éloge, précisant qu'il était un des rares interviewers à avoir lu son oeuvre.

Son amour (Pivot) presque pathologique de la langue française (ses dictées, ses écrits sur l'orthographe et  les expressions, etc.) me le rend peu sympathique, enfin... peu attirant, mais son style d'écriture est quelque chose que j'apprécie au plus haut point. - Un bémol à propos de cette remarque : dans La mémoire n'en fait qu'à sa tête, il défend, à ma grande surprise, l'utilisation du mot «bath» dans une de ses dictées, chose que Maurice Druon lui a reprochée, il insiste pour dire que «si elle ne veut pas se scléroser, peut-être mourir, une langue doit frémir, bouger, s'ouvrir, accepter l'usage, perdre des mots et des expressions, s'enrichir d'autres. Elle doit vivre comme un grand corps musclé qui s'oxygène, qui retient ce qui lui convient et refuse ce qui l'appauvrit ou l'enlaidit. Un corps qui attaque et se défend et non pas un vieil et  solennel  habit  naphtaliné (*)».

(*) précisant que ce mot (naphtaliné) est un néologisme.

Dans les deux livres mentionnés ci-dessus (j'en ai même lu, mais à moitié seulement, un troisième, celui qu'il a écrit sur les tweets [*]), j'ai retrouvé l'irritable personnage que j'ai décrit brièvement au premier paragraphe de cette critique, mais compris tout de suite le pourquoi de ce côté de sa personnalité : sa pensée à double vitesse qui, au lieu de s'attacher à des banalités, est toujours à l'affût de ce qui se cache derrière un geste, une phrase, une parole, un fait qui peut paraître sans importance. Bernard Pivot est plus intelligent que je le suis et ça m'embête.

[*] Les tweets sont des chats - Chez Albin Michel, 2013.

Les mots de ma vie, soit dit en passant, pourrait passer pour une autobiographie sous la forme d'un dictionnaire.

Donc, pour en revenir à La mémoire n'en fait qu'à sa tête, je me suis amusé à donner une cote à chacun de ces - on ne peut pas dire chapitres - disons : souvenirs. De 1 à 10 : 1 pour non intéressant et 10 pour un petit chef-d'oeuvre. À la fin, je me suis retrouvé avec une note moyenne de 7.74. Pas mal, non ? - Voici, dans l'ordre, ceux qui ont vraiment attiré mon attention (tous entre 9 et 10) :

    • Babette chez Drouant (*)
    • Chambre de bonne
    • La double gourmandise
    • Mauriac et le dernier du culte
    • La tyrannie de l'actualité
    • Les défaillances de la mémoire
    • Voltaire et la vieille catin
    • Une Apostrophe de rêve
    • Le Pari mutuel de la littérature (PML)
    • L'urgence de l'écriture
    • Duras n'aimait pas Colette
    • Quatrains littéraires

(*) Karen Blixen à propos de laquelle Pivot dit qu'elle "ressemblait [en 1961, un an avant sa mort] à Nosferatu, le vampire de Murnau" ! - J'ai trouvé ça charmant.

Un autre bémol qui, lui, n'a aucun rapport avec l'orthographe ni la qualité général du livre que je viens de citer.. Juste une chose que ma pudibonderie m'a empêché de considérer comme acceptable dans un recueil de cette qualité. - Une fille bandante. - Mais c'était du Bernard Pivot tout craché.

Et puis ceci, de Baudelaire, je crois, qui m'est constamment revenu en tête au cours de sa lecture :

"L'ennui, le terrible ennui : la rançon de l'intelligence."

Merci, Monsieur Pivot.

Paul

***

2 - D'Ormesson - Dieu, les affaires et nous - Robert Laffont, 2015

Je n'ai pas lu tout d'Ormesson. Qui peut se vanter de l'avoir fait ? Qui peut, surtout, l'avoir suivi dans ses écrits plus ou moins autobiographiques qui ressemblaient souvent à des essais... -  M'est toujours resté cependant un très grand et très beau souvenir de son Au plaisir de Dieu que j'ai lu, dès sa sortie, en 1974.

Dire que Dieu, les affaires et nous, une brique (plus de 600 pages), m'a déçu serait un truisme. Parce que d'abord, on m'a dit que c'était une suite de souvenirs. Or il ne s'agissait ni d'une autobiographie (ce qu'on m'avait dit également), ni de souvenirs, mais d'une collection de chroniques écrites entre 1981 et 2015 quoique certaines, en supprimant la date, auraient pu passer pour, justement, des "souvenirs" (entre parenthèses) et vous savez ce que je pense des collections de chroniques... (*). À ne jamais lire.

(*) Voir à : Avant-propos. (Note de l'éditeur)

De ce Dieu, les affaires et nous, forcément, j'ai été non seulement déçu mais dépité. Un, parce que la politique ne m'intéresse pas et que d'Ormesson en parle beaucoup (trop) dans ce livre de chroniques qu'il qualifie "d'un demi-siècle" et qui sont parues dans le Figaro ou le Figaro Magazine de 1981 à 2014 (allez comprendre pourquoi ce demi-siècle...) Et deux, parce, même s'il n'en parle pas tout le temps, ses opinions sur les grands débats d'une certaine époque, aussi peu éloignés dans le temps que ces grands débats puissent l'être, ne sont, justement plus d'époque.

On ne peut rien reprocher au contenu général de ces chroniques sinon qu'elles font ou plus précisément ont fait, partie d'écrits qu'il fallait lire au jour le jour ou de semaine en semaine, et qui exigeaient un vote pour ou contre ou une certaine prise de conscience, une certaine réflexion, mais en lire, une après l'autre, plus d'une centaine, même en sautant celles qui ne sont vraiment plus d'actualité ni d'une certaine actualité historique, je me suis senti las d'avoir à repenser ce que j'ai déjà pensé (peu, mais quand même) et constater que nous nous sommes tous vraiment attachés, pendant - et c'est peut-être là l'origine du "demi-siècle" du sous-titre de ce livre - de longues années à réfléchir sur des choses qui n'en valaient pas la peine.

Question :

Est-ce cela vous intéresserait de savoir comment certains politiciens ont réagi devant le scandale du sang contaminé ? (Les plus vieux d'entre-vous se rappelleront.)

Réponse :

Tant mieux, ça vous fera une chronique de moins à lire.

Je n'ai pas tout lu d'Ormesson et je serais bien embêté de dire que j'ai tout lu Dieu l'affaire et nous ayant, après une heure ou deux de lecture, passer tout de suite à la table des propos, page 665, pour constater que j'étais trop vieux, déjà, pour me pencher sur mon passé.

Quant à d'Ormesson, de plusieurs années mon aîné, j'ai bien pris note de ne pas, quand j'aurai son âge, vider mes tiroirs.

P.-S. : Jean d'Ormesson a déjà déclaré, à la télé, qu'il aurait voulu être écrivain, mais que le jeu de la célébrité lui avait fait rater sa carrière. - À le lire, je suis tout-à-fait d'accord. - Qui a déjà dit, à propos d'Anatole France qu'il était malheureux que tant de talent ait servi à n'écrire que des platitudes ? - Je ne saurai être aussi cruel envers d'Ormesson,

Simon

***

3 - Le Carré - The Pigeon Tunnel - Stories of My Life - Viking-Penguin, 2016
(traduit en français par Isabelle Perrin sous le titre de Le tunnel aux pigeons - Seuil, 2016.)

On m'a présenté ce livre comme étant autobiographique. "Autobiographique ?" me suis-je dit car, l'année précédente, Adam Sisman avait publié la seule et unique biographie autorisée de John Le Carré (chez Bloomsburry - Harper Collins sous le titre de John Le Carré, The biography), biographie à laquelle étaient joints des documents, des photos, des lettres que lui avait gracieusement fournis Le Carré (David Cornwell). "Hé quoi ? Il lui tire dans le dos ?" ai-je pensé. Pas du tout, The Pigeon Tunnel, je l'ai réalisé par la suite n'était qu'une suite à la bio de Sisman, une suite non d'ajouts ou de compléments, mais un ensemble de souvenirs, la plupart anecdotiques, éclairant le côté - comment dirai-je - créateur de l'auteur de L'espion qui venait du froid.

Autrement dit, l'un a parlé des raisons qui avaient poussé Le Carré à devenir écrivain tandis que l'écrivain cherchait dans ce nouveau livre à en expliquer les méthodes qu'il a utilisées.

Sisman

"Après presque cinquante ans de recul, Le Carré, cherchant à comprendre pourquoi il avait joint, plus jeune, les rangs du MI5, se disait qu'il était rentré là comme on rentre dans la prêtrise comme si toute sa vie l'avait préparé à ce sacerdoce. Il cherchait, disait-il, une certaine certitude morale qui lui avait échappé jusqu'alors, mais une fois en place il réalisa qu'il s'était trompé d'adresse."

("Looking back on his decison to join MI5 from the perspective of almost a half of a centurey, Le Carré would say that it was like entering the priesthood, 'as if all my life had been preparing me for this moment'. He was, he said, searching for moral certitudes that had so far eluded him - although, as he subsequently realised, 'I had come to the wrong address.'")

Ce à quoi Le Carré répond dans son introduction :

"Le présent ouvrage rassemble des anecdotes vraies racontées de mémoire. Mais que sont donc la vérité et la mémoire pour un romancier qui atteint ce que nous appellerons pudiquement le soir de sa vie ? me demanderez-vous à juste titre. Pour l'avocat, la vérité, ce sont les faits bruts - quant à savoir si les faits peuvent jamais se trouver à l'état brut, c'est une autre histoire. Pour le romancier, dans la nuance.les faits sont une matière première, un instrument plutôt qu'une contrainte, et son métier est de faire chanter cet instrument. la vérité vraie,pour autant qu'elle existe, se situe non pas dans les faits, mais dans la nuance."

("These are true stories told from memory – to which you are entitled to ask, what is truth, and what is memory to a creative writer in what we may delicately call the evening of his life? To the lawyer, truth is facts unadorned. Whether such facts are ever findable is another matter. To the creative writer, fact is raw material, not his taskmaster but his instrument, and his job is to make it sing.")

Et de là, il nous emmène dans l'univers peu connu d'un écrivain - j'allais écrire "du tout premier rang", mais contenons-nous de dire : un écrivain connu mondialement.

Ce sont les démêlés avec ces anciens patrons qui lui reprochent de les avoir décrits sous un mauvais aspects, ces protagonistes de qui il a dévoilé trop de secrets, les recherches parfois dangereuses qu'il a dû faire pour écrire certains livres, ses rencontres avec des personnalités comme Arafat, des gens de lettres ou ceux qui ont interprété ses personnages à l'écran. Le tout, sous le signe du plus grand sérieux, mais également avec des pointes d'humour.

Cela donne un livre apparemment facile à lire, mais qui, comme tous les romans de Le Carré, est très précisément et très ingénieusement construit, un livre qui exige une relecture attentive. Dans une langue, la sienne, ou dans la surprenante traduction d'isabelle Perrin, car oui, je l'ai lu dans les deux langues, passant d'un chapitre à l'autre sans m'en rendre compte.

J'en suis, à ma deuxième lecture, mais cette fois-là, simultanément en français et en anglais.

J'y reviendrai sûrement avec des commentaires plus appropriés.

                                 

Copernique

P.S. - Le titre (The Pigeon Tunnel) ? - Voici ce que Le Carré en dit :

"There is scarcely a book of mine that didn’t have The Pigeon Tunnel at some time or another as its working title. Its origin is easily explained. I was in my mid-teens when my father decided to take me on one of his gambling sprees to Monte Carlo. Close by the old casino stood the sporting club, and at its base lay a stretch of lawn and a shooting range looking out to sea. Under the lawn ran small, parallel tunnels that emerged in a row at the sea’s edge. Into them were inserted live pigeons that had been hatched and trapped on the casino roof. Their job was to flutter their way along the pitch-dark tunnel until they emerged in the Mediterranean sky as targets for well-lunched sporting gentlemen who were standing or lying in wait with their shotguns. Pigeons who were missed or merely winged then did what pigeons do. They returned to the place of their birth on the casino roof, where the same traps awaited them. - Quite why this image has haunted me for so long is something the reader is perhaps better able to judge than I am."

("Rares sont mes livres qui, à un stade ou à un autre, n'ont pas porté le titre de travail Le Tunnel aux pigeons. L'explication en est très simple. Quand j'étais adolescent, mon père décida un beau jour de m'embarquer avec lui à Monte-Carlo, où il allait souvent jouer. Près du vieux casino se dressait le Sporting Club, au pied duquel un champ de tir gazonné s'étendait jusqu'à la mer. Sous la pelouse couraient de petits tunnels parallèles qui débouchaient en rang d'oignons au ras des flots. Des pigeons élevés en batterie sur le toit du casino y étaient enfournés, avec pour mission de progresser le long des tunnels enténébrés, d'émerger dans le ciel méditerranéen et de servir de cible à des gentlemen-chasseurs repus d'un bon déjeuner qui se trouvaient à l'affût, debout ou couchés, fusil en joue. Les pigeons que ces messieurs rataient ou blessaient seulement faisaient ensuite ce que font tous les pigeons : ils retournaient à leur lieu de naissance sur le toit du casino, où leur cage les attendait. - Pourquoi au juste cette image me hante-t-elle depuis si longtemps ? Je laisse à mon lecteur le soin d'en être juge.)


    Le courrier

        Pour nous écrire :

HPerec suivi de @udenap.org. - Indiquer le nom à qui le message est destiné dans le titre.

***

        Réponses diverses :

M. Charles Mariotte - Les Côteaux, Québec

Louise Brooks dans Pandora's Box de Georg Wilhelm Pabst (1929).

 

Photo en provenance du site http://static4.worldofwonder.net

Plutôt que Rena Mandel dans Vampyr de Carl Theodor Dreyer (1932)

Photo en provenance du site https://lamiradaencendida.files.wordpress.com/

Mr. David Smith  - Fort Worth, Texas

Les États-Unis, le plus grand pays au monde («The greatest in the world») ? - Vous voulez rire ?

Les États-Unis n'est pas le seul pays de cette très chère «liberté» dont vos concitoyens sont si fiers : le Canada est un pays où ses citoyens sont libres, le Japon également, la Grande-Bretagne, la France, l'Italie, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, l'Autriche, la Belgique, l'Australie... Sur 270 pays souverains sur cette planète, 180 sont des pays où la liberté est un fait.

Vous êtes 7e en alphabétisation ; 27e dans le domaine des mathématiques ; 22e en sciences ; 49e en espérance de vie ; 178e en mortalité infantile ; 3e en revenu par famille ; 4e en nombre de travailleurs et en pourcentage de produits exportés... - Est-il nécessaire de continuer ?

Vous êtes cependant premiers dans trois catégories : 1) le nombre de personnes en institutions carcérales per capita ; 2) le nombre d'adultes qui croient que les anges existent et 3) vos dépenses militaires qui dépassent celles combinées des 26 pays qui vous suivent et dont 25 sont vos alliés.

(Newsroom)

Et, nous nous sommes laissé dire que  votre président actuel, celui qui n'a pas été élu selon la majorité  populaire  - de grâce renseignez-vous ! - et  dont on se demande de plus en plus s'il sait lire - serait un fieffé menteur.

Mme C. de la Chevrière - 16e, Paris

Non, Madame, le mot ou l'adjectif "drabe" n'est pas un anglicisme, mais un canadianisme si... et seulement si... l'on considère que les mots et les expressions utilisés par nos communs ancêtres venus au Québec au cours du 16 et 17e siècles et dont l'usage a été abandonné en France font tous partie de ces aberrations qu'il faut à tout prix rejeter et les remplacer par les "mecs", "toubibs" et "XXX" que vous considérez plus "modernes".

Le mot "drab", anglais, je vous le concède, provient du mot "drap" français qui désignait des tissus utilisés en literie et dont la couleur n'était pas très blanche.

Au 16e siècle, les Anglais adoptèrent cette désignation la transformant au 17e en "drab" d'où est issu le mot "drabness" qu'on pourrait traduire de nos jours par "grisaille"..

Aucun rapport avec le mot "érable" et ses dérivés.

Je vous concède que désigner une certaine colonne physique "verte et drabe" plutôt que "vertébrale" est, en dehors de certains sketches comiques, assez particulier.

M. Robert Le Voyou  - Bresle (Oise, France)

[Au début du XIXe siècle] on extrayait du sous-sol des marais [de votre région] de la tourbe qui, une fois séchée, donnait un médiocre combustible. Les trous d'extraction de cette tourbe présentaient un réel danger pour ceux qui s'aventuraient sans guide dans les marais. - Le 18 mars 1812, Jean-François Battelier, percepteur à vie, revenant de Bresle, se dirigeant vers sa paroisse, Bailleul sur Thérain (*), tomba dans un de ces trous remplis d'eau. On ne le retrouva que vingt-quatre heures plus tard. (René A. le Clère - Jean-François Battelier - Éditions de l'Institut Étumos - Montréal, 1974, page 28)

(*) Sans traits d'union dans le texte (Note de l'Éditeur).

M. Jean-Henri Foucault  - Toronto, Ontario

Suffit, comme le soulignait, en 1996 déjà, Alan Sokal, de «transgresser les frontières», c'est-à-dire : [aller] «vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique».

(Merci, Monsieur Cadieux.)

Mr. Augustus Landsteiner - Washington, D.C.

Le château de Vauvert, construit à la fin du Xe siècle pour Robert le Pieux était situé entre les deux promontoires de la montagne de Sainte-Geneviève et du mont Parnasse. Il devait son nom à ses paysages agrestes plantés de vignes. Vite abandonné, il devint un repère de brigands et de vagabonds et les voisins se plaignirent de bruits infernaux. Il n'en fallut pas plus pour que se répandit l'idée que Satan y avait élu domicile. Cette bâtisse n'avait-elle pas servi de domicile au roi Philippe 1e, excommunié pour avoir répudié sa femme sans raison ? La bande de brigands qui en fait occupait les lieux se garda bien de détromper les habitants des environs entretenant au contraire la criante du diable Vauvert. Lorsque Philippe Auguste fit construire l'enceinte qui entourait Paris, il évita d'y inclure le fameux château - En 1258, l'installation des chartreux de l'ordre de saint Bruno par saint Louis mit fin à la légende et l'ordre y demeura dans la tranquillité et la prospérité jusqu'en 1792. Aujourd'hui seule l'expression populaire, «aller au diable Vauvert» pour désigner un lieu éloigné perpétue le souvenir du château Vauvert. (Paris - Les Guides bleus - Hachette - 1994, p. 261)

***

«Les ogives nucléaires ? Au fond du couloir, à gauche.»


    Dédicace

Cette édition du Castor est dédiée à :

 


Max Planck

(1858-1947)


    Le mot de la fin

«Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir,  que j'ai eu mon plus 
grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre !
»      

(Marcel Proust)


    Autres sites à consulter

Webmestre : France L'Heureux

Webmestre : Éric Lortie

Webmestres : Paul Dubé et Jacques Marchioro


    Notes et autres avis

Fondé en 1900 par le Grand Marshall, le CASTOR DE NAPIERVILLE fut, à l'origine, un hebdomadaire et vespéral organe créé pour la défense des intérêts de l'Université de Napierville et de son quartier. - Il est, depuis le 30 septembre 2002, publié sous le présent électronique format afin de tenir la fine et intelligente masse de ses internautes lecteurs au courant des dernières nouvelles concernant cette communauté d'esprit et de fait qu'est devenu au fil des années le site de l'UdeNap, le seul, unique et officiel site de l'Université de Napierville.

De cet hebdomadaire publié sur les électroniques presses de la Vatfair-Fair Broadcasting Corporation grâce à une subvention du Ministère des Arts et de la Culture du Caraguay, il est tiré, le premier lundi de chaque mois, sept exemplaires numérotés de I à VII, sur papier alfa cellunaf et sur offset ivoire des papeteries de la Gazette de Saint-Romuald-d'Etchemin et trois exemplaires, numéroté de 1 à 3, sur offset de luxe des papeteries Bontemps constituant l'édition originale, plus trois exemplaires de luxe (quadrichromes) réservés au Professeur Marshall, à Madame France DesRoches et à Madame Jean-Claude Briallis, les deux du Mensuel Varois Illustré.

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