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Numéro hors-série

             


Marcel Proust

À la recherche du Temps perdu

Notes et commentaires

Copernique Marshall et Paul Dubé

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Appendice I-b

Préface d'André Maurois

Marcel Proust - À la recherche du Temps perdu
Tome I - Édition de La Pléiade - 1954
(Pierre Clarac et André Ferré)

Point d'ensemble romanesque plus mémorable, pour la période 1900-1950, qu'A la recherche du Temps perdu. Non seulement parce que l'ceuvre de Proust, comme celle de Balzac, est géante. D'autres ont écrit quinte ou vingt romans, parfois avec talent, sans nous donner le sentiment d'une révélation, ni d'une somme. Ils s'étaient contentés d'exploiter des filons déjà connus; Marcel Proust découvrait des gisements neufs. La Comédie Humaine avait eu pour domaine le monde extérieur; elle avait annexé la finance, les salles de rédaction, les juges, les notaires, les médecins, les marchands, les paysans; Balzac s'était proposé de peindre, et avait peint en fait, une société tout entière. L'un des aspects originaux de Proust est, au contraire, son indifférence au choix des matériaux. Il s'intéresse bien moins à l'action d'observer qu'à une certaine manière d'observer toute action. Par là il opère, comme quelques philosophes de son temps, « une révolution copernicienne à rebours ». L'esprit humain se trouve replacé au centre du monde; l'objet du roman devient de décrire l'univers réfléchi et déformé par l'esprit.

Définir Proust par les événements et les personnages de son livre serait aussi absurde que définir Renoir : un homme qui a peint des femmes, des enfants et des fleurs. Ce qui fait Renoir, ce ne sont pas ses modèles, c'est une certaine lumière irisée dans laquelle il place tout modèle. Proust lui-même a montré, à propos de Bergotte, que la matière de l'oeuvre n'entre guère dans la composition du génie. C'est le génie qui transfigure toute matière. Le milieu familial où avait grandi Bergotte était, en apparence, dépourvu de charme et d'intérêt; mais Bergotte en avait tiré un chef-d'oeuvre parce que, dans son petit appareil, il avait su décoller, et déceler, sous les choses, leurs secrets, comme ces aviateurs qui, survolant un désert, y devinent les enceintes, invisibles au sol, de villes ensevelies sous les sables. Il faut donc, avant de parler de la Recherche du Temps perdu, montrer pourquoi Proust avait su, mieux que tout autre, « décoller » d'un monde auquel il semblait si fort attaché.

I

De quoi se composait l'univers connu de lui ? D'une petite ville de la Beauce, Illiers, où il avait, pendant toute son enfance, passé en famille les vacances; de ses grands-parents, de son père, de sa mère, de son frère, de ses oncles et tantes; de ses voisins de campagne. Puis d'un milieu parisien; ses camarades de Condorcet, les amis de son père, quelques femmes: Laure Hayman, Mme Émile Strauss, la comtesse de Chevigné; les salons de Mme Arman de Caillavet, de Mme de Beaulaincourt, de la comtesse Greffulhe et peu à peu, par Robert de Montesquiou, tout le monde-monde; par ses oncles Weil et la famille de sa mère, un milieu juif; par Cabourg et le tennis du boulevard Bineau, des jeunes filles; le peuple, à peine représenté par quelques serviteurs, quelques « liftiers » et chasseurs d'hôtel, quelques souvenirs de régiment, quelques commerçants d'Illiers; les écrivains et les artistes entrevus à travers Anatole France, Reynaldo Hahn, Madeleine Lemaire, Helleu. Une coupe très mince dans la société française. Mais qu'importe ? Proust va exploiter son filon non en étendue, mais en profondeur.

Plusieurs traits le prédestinent à l'écriture. Par tempérament, il est un nerveux, d'une sensibilité maladive. Couvé par une mère adorante autant qu'admirable, il souffre des moindres nuances de désaccord et enregistre douloureusement les plus faibles ondes d'hostilité ou de ridicule. Des scènes par lesquelles tout autre, de carapace plus dure, n'eût pas été marqué de manière durable, se sont fixées dans son esprit et le hantent, comme des âmes en peine qui demanderaient à être sauvées. (Exemples : Un soir où sa mère a refusé de venir l'embrasser dans son lit, puis a cédé. Plus tard une course nocturne dans Paris, à la recherche d'un être aimé. Des humiliations mondaines dont nous retrouverons traces d'abord dans Jean Santeuil, puis dans la Recherche.) « Un écrivain se récompense comme il peut de quelque injustice du sort. » Celui-ci éprouve un urgent besoin de compensation, d'explication et de consolation.

Très jeune il devient, par un asthme chronique, non pas un infirme, mais un malade qui doit, en certains moments de l'année, se retrancher du monde. Cette retraite est favorable à la transmutation de la vie en art. « Les seuls vrais paradis sont les paradis que l'on a perdus. » Proust répète cette idée sous mille formes. « Les années heureuses sont les années perdues, on attend une souffrance pour travailler. » Chassé des jardins édéniques de son enfance, ayant perdu le bonheur, il essaie de le recréer.

Il est atteint d'un mal moral plus grave encore que ses maux physiques. Dès l'adolescence, il a découvert que le seul amour vers lequel il soit attiré passe pour aberrant. Or il n'est pas, comme Gide, homme à défier les siens. Le « Familles, je vous hais » serait tout à fait étranger à sa nature. On imagine des luttes intérieures, longues et douloureuses, dont il sortira vaincu; des efforts pour dompter ses désirs; des rechutes, et enfin la certitude de l'échec. On ne peut commettre, sur Proust, plus grande erreur que de le tenir pour un être amoral. Immoral, oui, mais qui en souffrait. D'où, une fois encore, un besoin de confession et d'analyse, propice au romancier.

Enfin ce jeune homme, pour lequel écrire serait un besoin si impérieux, se révèle merveilleusement armé pour le faire. Non seulement il possède une intelligence aiguë de nerveux, qui lui fournit de précieux matériaux, mais aussi une immense culture qui lui enseigne à les utiliser. Sa mère, qui aimait avec passion les grands classiques français et anglais, l'en avait nourri. Peu d'hommes de notre temps ont mieux connu Saint-Simon, Madame de Sévigné, Sainte-Beuve, Flaubert, Baudelaire; les pastiches qu'il en a composés prouvent une intimité totale. Il a étudié leurs chemins de pensée, leurs procédés, leur style. N'eut-il pas été le plus grand romancier de notre temps qu'il en fut devenu le plus grand critique. Les Anglais lui ont apporté des possibilités de croisements, qui renforcent un esprit comme une race. Il a indiqué ce qu'il dut à Thomas Hardy, à George Eliot, à Dickens et surtout à Ruskin, Aucun écrivain de notre temps n'a eu plus de science ni de métier.

Mais le beau est que, si bien outillé pour devenir un écrivain traditionnel, magistral et un peu pédant, il a refusé cette facilité. Ici se retrouvent les leçons d'une mère pleine de goût. « Sur la manière de faire certains plats, de jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle était certaine d'avoir une idée sûre de la perfection... Pour les trois choses d'ailleurs, la perception était presque la même: c'était une sorte de simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. » Telles seront aussi les idées de Proust sur le style. Le virtuose cédera parfois à la tentation de filer un couplet (les demoiselles du téléphone - les aubépines - la baignoire de la princesse de Guermantes). Le meilleur Proust, qui est Proust unira le naturel au style. Nul n'a mieux fixé la musique du langage parlé et les tons particuliers à chaque condition.

Il chercha longtemps en vain le sujet qui lui permettrait d'exprimer tant de choses qui l'étouffaient. Comme jadis, enfant en promenade sur les rives de la Vivonne, il avait éprouvé le sentiment confus qu'il aurait dû délivrer quelques vérités prisonnières sous les tuiles d'un toit, ou sous les branches implorantes d'un saule, ainsi homme de vingt-cinq ans, de trente ans, il tournait et retournait les riches trésors de sa mémoire sans y trouver ce qu'il voulait. En 1896, il avait fait imprimer les Plaisirs et les jours, un recueil de nouvelles et de poèmes. Livre décadent, fin de siècle, qui rappelait la Revue Banche, Jean de Tinan et Oscar Wilde. Nul lecteur ne devina que l'auteur serait un jour notre plus grand inventeur en littérature. Puis, de 1898 à 1904, secrètement, il avait rempli de nombreux cahiers d'un roman autobiographique: Jean Santeuil, écrit d'un seul jet et jamais corrigé par son auteur.

Il ne le publia pas et pensa même, certainement, à le détruire puisque de nombreuses pages sont déchirées. Nous y découvrons aujourd'hui la plupart des qualités que nous aimons dans la Recherche du Temps perdu. Plusieurs des scènes qui obsédaient Proust, et qui recevront plus tard leur forme parfaite, y sont préfigurées. L'intelligence des analyses, la poésie des descriptions, la peinture toute dickensienne des ridicules annoncent un grand écrivain. Pourtant il eut raison de ne pas publier alors cette esquisse. Elle l'eût empêché de reprendre le même thème avec infiniment plus de maîtrise. L'ayant écrite en un temps où ses parents vivaient encore et eussent été ses premiers lecteurs, il n'avait pu y traiter avec sincérité de ce qui, à ses yeux, semblait essentiel. Jean Santeuil est un livre passionnant pour nous qui sommes déjà des proustiens, trop peu transposé pour être tout à fait une oeuvre d'art.

L'observateur, dans Jean Santeuil, apparaissait déjà un maître. Mais observer ne suffisait pas à Proust. La beauté, pensait-il, ressemble à la princesse des contes, qu'a enfermée dans un donjon quelque redoutable enchanteur. Nous tentons en vain, pour la sauver, de forcer mille portes et la plupart des hommes, dans leur hâte à jouir de la vie, abandonnent bientôt la recherche. Mais un Proust renonce à tout pour atteindre la prisonnière et un jour, jour de révélation, d'illumination et de certitude, il aura son éblouissante et secrète récompense. « On a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien », dit-il, « et la seule par où l'on peut entrer et qu'on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on s'y heurte sans le savoir et elle s'ouvre... »

II

Sur quoi donnait donc cette « seule » porte ? Lorsqu'elle s'était soudain ouverte, quelle oeuvre avait-il entrevue, « aussi longue que les Mille et Une Nuits et les Mémoires de Saint-Simon » ? Qu'avait-il à dire qui lui parût assez important pour y sacrifier tout le reste ? Quels allaient être les thèmes de l'immense symphonie de Proust ?

Le premier, celui par lequel il commence et termine son livre, c'est le thème du Temps. « Si du moins il m'était laissé assez de temps pour accomplir mon oeuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce temps dont l'idée s'imposait à moi avec tant de force aujourd'hui, et j y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le temps une place autrement considérable que celle, si restreinte, qui leur est réservée dans l'espace... » Proust est obsédé par le perpétuel écoulement et effritement de tout ce qui nous entoure. « Comme il y a une géométrie dans l'espace, il y a une psychologie dans le temps. » Toute la vie des êtres humains est une lutte contre le temps. Ils voudraient s'attacher à un amour, à une amitié, à des convictions; l'oubli des profondeurs monte lentement autour de leurs plus beaux et plus chers souvenirs.

La philosophie classique suppose « que notre personnalité est faite d'une croyance invariable, sorte de statue spirituelle », qui subit comme un roc les assauts du monde extérieur. Mais Proust sait que le Moi, plongé dans le temps, se désagrège. Un jour, très proche, il ne restera plus rien de l'homme qui a aimé, qui a souffert, qui a fait une révolution. On verra, dans le roman, Swann, Odette, Gilberte, Bloch, Rachel, Saint-Loup, passant successivement sous les projecteurs des sentiments et des tiges, en prendre les couleurs comme ces danseuses dont la robe est blanche, mais qui paraissent tour à tour jaunes, vertes ou bleues. Notre moi amoureux ne peut imaginer ce que sera, quelques années plus tard, notre moi désintoxiqué de cet amour. Et « les maisons, les avenues, les routes sont fugitives, hélas l comme les années ». C'est en vain que nous retournerons aux lieux que nous avons aimés; nous ne les reverrons jamais, parce qu'ils étaient situés, non dans l'espace, mais dans le temps, et que l'homme qui leur reviendra ne sera plus l'enfant ou l'adolescent qui les parait de son ardeur.

Toutefois nos moi anciens ne se perdent pas tout entiers puisqu'ils peuvent revivre dans nos songes et même dans l'état de veille. Ce n'est pas par hasard, mais par un ferme dessein, que Proust, dès le premier mouvement de sa symphonie, expose le thème du réveil. Chaque matin, après quelques instants de confusion, nous recouvrons notre identité; c'est donc que nous ne l'avions jamais perdue. Marcel, vers la fin de sa vie, peut entendre, quelque part en lui-même, le « tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette » qui, dans son enfance, annonçait l'arrivée de Swann. Il faut donc bien que ce grelot n'ait cessé de tinter en lui. Ainsi le temps ne meurt pas tout entier, comme il en a l'air, mais nous demeure incorporé. D'où l'idée, génératrice de l'oeuvre proustienne, de partir à la recherche du temps, qui semble perdu et qui pourtant est là, prêt à renaître.

Cette recherche ne peut se faire dans le monde que les hommes nomment « réel », et qui est irréel, ou du moins inconnaissable puisque nous ne le verrons jamais que déformé par nos passions. Il n'y a pas un univers, il y en a des millions, « autant qu'il existe de prunelles et d'intelligences humaines qui s'éveillent tous les matins ». Aussi ce qui importe n'est-il pas de vivre parmi ces illusions et pour elles, mais de rechercher dans nos souvenirs les paradis perdus, qui sont les seuls paradis. Il y a, en chacun de nous, quelque chose de permanent qui est le passé. En le ressaisissant nous pouvons avoir, en certains infants privilégiés, « l'intuition de nous-mêmes comme êtres absolus ». Donc, au premier thème : le temps qui détruit, répond un thème complémentaire: la Mémoire qui conserve. Mais il ne s'agit pas de n'importe quelle mémoire; l'apport capital de Proust sera d'enseigner aux hommes une certaine manière d'évoquer le passé.

Y a-t-il donc plusieurs manières d'évoquer le passé ? Il y en a au moins deux. L'homme peut tenter de reconstruire le passé par l'intelligence, par raisonnements, documents, témoignages. Cette mémoire volontaire ne nous procurera jamais la sensation de l'affleurement du passé dans le présent, qui seule rendrait perceptible la permanence de notre moi. Pour retrouver le temps perdu, il faut qu'entre enjeu la mémoire involontaire. Et comment celle-ci se trouve-t-elle mise en mouvement ? Par la coïncidence entre une sensation présente et un souvenir. Notre passé continue de vivre dans les saveurs, dans les odeurs. « Ne pas oublier », écrit Proust, «qu'il est un motif qui revient dans ma vie... plus important que celui de l'amour d'Albertine, c'est le motif de la ressouvenance, matière de la vocation artistique... Tasse de thé, arbres en promenade, clochers, etc. » Ici l'exemple illustre de la petite madeleine.

Dès que le narrateur a reconnu le goût de ce biscuit en forme de coquille marine, tout Combray surgit d'une tasse de tilleul, rechargé des émotions qui lui donnaient tant de charme. Le couple Sensation présente-Souvenir renaissant est au temps ce que le stéréoscope est à l'Espace. Il crée l'illusion du relief temporel. A ce moment le temps est retrouvé, et du même coup il est vaincu, puisque tout un morceau du passé a pu devenir un morceau du présent. Aussi de tels instants donnent-ils à l'article le sentiment d'avoir conquis l'éternité. Rien ne peut être vraiment goûté et conservé que sous l'aspe€t de l'éternité qui est aussi celui de l'art, voilà le sujet essentiel, profond et neuf de la Recherche du Temps perdu. Sujet que d'autres écrivains (Chateaubriand, Gérard de Nerval) avaient entrevu, mais sans aller jusqu'au fond de leur intuition, sans ouvrir toute grande la porte magique. Proust, seul, a su voir qu'avec un premier souvenir, et comme accroché à lui, on peut faire sortir de la tasse tout un monde que l'on croyait à jamais englouti par l'oubli.

Bref son roman est l'aventure d'un être merveilleusement intelligent et douloureusement sensible qui part, dès l'enfance, à la recherche du bonheur absolu, qui ne le trouve ni dans la famille, ni dans l'amour, ni dans le monde et qui se voit amené, comme les mystiques religieux, à chercher un absolu hors du temps. Il le découvre dans l'art, de sorte que le roman se confond avec la vie du romancier et que le livre se termine au moment où le narrateur, ayant retrouvé le temps, peut commencer son livre, le long serpent se retournant ainsi sur lui-même et bouclant une boucle géante.

III

Le passé étant ainsi évoqué par les sortilèges de la mémoire involontaire, que voit le narrateur ? Au centre une maison de campagne, celle de Combray qu'habitent sa grand'mère, ses parents, sa tante Léonie (personnage d'un comique intime et puissant), la servante Françoise (portrait sublime), quelques comparses. Près de la maison surgit un jardin provincial où, les soirs d'été, un voisin, monsieur Swann, vient, sans madame Swann, voir les parents du narrateur. Tout autour de Combray s'étend une région familière et mystérieuse qui, pour l'enfant, se divise en deux « côtés » : le Côté de chez Swann, qui est celui de Tansonville, propriété des Swann, et le Côté de Guermantes, où se trouve le château de Guermantes. Les Guermantes, famille d'antique noblesse, parfois entrevue au sortir de la messe, sont, aux yeux de Marcel, des êtres inaccessibles et surhumains; on lui a dit qu'ils descendent de Geneviève de Brabant; ils participent d'une existence féerique. Ainsi la vie commence par l'âge des Noms. Les Guermantes, madame Swann, sa fille Gilberte Swann, tous à peine connus, ne sont que des Noms.

Ces noms, les uns après les autres, feront place à des êtres de chair. Les Guermantes, quand le narrateur pénétrera dans leur vie, garderont un attrait, mais perdront leur prestige héroïque. La duchesse de Guermantes, qui était une sainte de vitrail, deviendra pour Marcel une amie, et il apprendra ce qu'il y a en elle, à côté d'un esprit vif mais superficiel, d'égoïsme et de sécheresse. D'autres Guermantes, le baron de Charlus, le séduisant Robert de Saint-Loup, passeront successivement d'une pénombre flatteuse à la lumière crue de l'avant-scène. Peu à peu, le narrateur découvrira que ces noms d'hommes et de femmes, qui ont jadis peuplé pour lui un univers de lanterne magique, masquaient une réalité tantôt cruelle et tantôt plate. Le romanesque n'est pas dans le monde réel, mais dans l'écart entre le monde réel et celui de l'imagination.

En amour aussi, il y a un âge des Mots où l'homme, trompé par les peintures classiques ou romantiques de ce sentiment, poursuit une impossible communion. Mais « rien n'est plus différent de l'amour que l'idée que nous nous en faisons ». Proust a tenté de peindre, avec plus de vérité que les romanciers traditionnels, les phénomènes de la rencontre, du choix, des effets de l'absence, et de l'indifférence finale. L'Eve tirée du corps même d'Adam est un symbole juste, et des femmes aimées naissent en songe d'une fausse position de notre cuisse. L'être aimé, que nous avons formé de nous-mêmes au temps de la rencontre, n'a aucun rapport avec l'être réel auquel nous serons unis pour la vie. Swann épouse une Odette sortie de ses rêveries et se trouve en présence d'une Odette qu'il n'aime pas, « qui n'était pas son genre ». Le narrateur, Marcel, en arrive à aimer Albertine qu'il a jugée d'abord vulgaire, presque laide, mais à laquelle il s'attache parce qu'étant « un être de fuite », elle garde une aura de mystère.

L'amour survit à la possession tant que le doute subsiste et la révélation du néant de ce que nous avions placé si haut ne sera pas à nous guérir si la jalousie peuple ce désert. Mais, heureusement, « aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur ». L'oubli dissipe enfin, après une longue absence, les illusions de l'amour. Quant à l'amour aberrant, longuement décrit dans Sodome et Gomorrhe, il suit la même courbe que les amours normales. Peu importe ce qu'est réellement l'objet aimé, cocher, giletier, courtisane ou duchesse, puisque l'essence même de l'amour, selon Proust, c'est que l'objet aimé n'existe pas, sinon dans l'imagination de l'amant.

Ainsi ces deux « côtés » de son enfance, le Côté de chez Swann et le Côté de Guermantes, qui tous deux étaient apparus à Marcel comme des univers inconnus, alléchants et secrets, il les a l'un et l'autre explorés et il n'y a rien trouvé qui fut digne d'un intérêt vif et durable. Comme l'amour, le snobisme est décevant. Swann a désiré passionnément faire partie du clan Verdurin, et Marcel du salon Guermantes. Connus, conquis, clan et salon ne sont rien. Les seuls mondes qui gardent un attrait sont les mondes ou l'on n'a pas encore pénétré. Tout est plus simple et plus banal que ne le croyaient les yeux de l'enfance. Vus de Cambremer les deux « côtés » étaient apparus comme sépares l'un de 1'autre par un abîme. Or voici que, formant au-dessus de l'oeuvre une arche énorme, ils se rejoignent, La fille de Swann, Gilberte, épouse un Guermantes : Saint-Loup. L'opposition des deux côtés n'était donc elle-même que mensonge. La réalité se dévoile mais, dans le même instant, se dissipe.

C'est à dessein que j'ai employé le mot arche. L'ouvre de Proust, dont les critiques, quand elle commença de paraître, ne comprirent pas tout de suite le plan, est construite avec la simplicité et la majesté d'une cathédrale. Il en était conscient: « Et quand vous me parlez des cathédrales, je ne peux pas ne pas être ému d'une intuition qui vous permet de deviner ce que je n'ai jamais dit à personne et que j'écris pour la première fois c'est que j'avais voulu donner à chaque partie de mon livre le titre: Porche, Vitraux de l'abside, etc. pour répondre d'avance à la critique stupide qu'on me fait de manquer de construction dans des livres ou je vous montrerai que le seul mérite est dans la solidité des moindres parties... »

Il y a en effet, dans l'ouvre achevée, tant de symétries voulues, tant de détails qui d'une aile à l'autre se répondent, tant de pierres d'attente posées dès le début des travaux pour porter de futures ogives, que le lecteur admire que l'esprit de Prouu ait conçu, comme d'un bloc, cet édifice géant. Tel personnage qui, dans le Côté de chez Swann, ne fait qu'apparaître, comme ces thèmes qui, esquissés dans un prélude, s'amplifient plus tard jusqu'à dominer de leurs fauves trompettes le fond sonore, va devenir l'un des protagonistes. (Exemples : la Dame en Rose, aperçue chez l'oncle, qui deviendra Odette de Crécy, puis madame Swann, et enfin madame de Forcheville; - le peintre Biche, du « petit noyau » Verdurin, qui sera le grand Elstir; - la fille prise par le narrateur dans une maison de passe et retrouvée par lui, sous le nom de Rachel, maîtresse adorée de Saint-Loup.)

De même qu'une arche géante, enjambant les années, finit par unir le Côté de chez Swann à celui de Guermantes, ainsi au thème de la petite madeleine répondent, par-dessus des milliers de pages, d'autres groupes sensation-souvenir (pavés inégaux qui transportent le narrateur à Venise, - serviette raide et empesée qui soudain introduit Balbec dans la bibliothèque du prince de Guermantes). La clef de voûte de toute l'oeuvre est sans doute mademoiselle de Saint-Loup, fille de Robert et de Gilberte. Ce n'est qu'une petite figure sculptée, à peine visible d'en bas, mais en elle le temps « incolore et insaisissable » s'est, à la lettre, matérialisé. L'arche est liée, la cathédrale achevée. A ce moment, l'artiste et l'homme sont sauvés. De tant de mondes relatifs émerge un monde absolu.

Par là le roman de Proust est une affirmation et une délivrance. Comme dans le septuor de Vinteuil, deux thèmes s'y affrontent, celui du temps destructeur, celui du Souvenir sauveur : « Enfin, le motif joyeux resta triomphant; ce n'était plus un appel presque inquiet lancé derrière un ciel vide; c'était une joie ineffable qui semblait venir du paradis, une joie aussi différente de celle de la Sonate que, d'un ange doux et grave de Bellini, jouant du théorbe, pourrait être, vêtu d'une robe d'écarlate, quelque archange de Mantegna sonnant dans un buccin. Je savais bien que cette nuance nouvelle de la joie, cet appel vers une joie supraterrestre, je ne l'oublierais plus jamais... »

Claude Mauriac, dans son excellent petit livre sur Proust, insiste avec raison sur la notion éminemment proustienne de joie : « Car plus encore que les intermittences du cour, nous avons, avec Marcel Proust, les intermittences du bonheur. D'où viennent ces bouffées de joie ? » De ceci : que le grand artiste soulève «partiellement pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse incurieux devant l'univers », Comme Van Gogh, d'une chaise de paille, comme Degas ou Manet, d'une femme laide, font des chefs-d'oeuvre, Proust a pris une vieille cuisinière, une odeur de moisi, une chambre provinciale, un buisson d'aubépines et nous a dit: « Regardez mieux; sous ces formes si simples, il y a tous les secrets du monde. »

IV

Mais les instants d'extase, où les hasards d'une sensation présente permettent la renaissance du passé et nous donnent le sentiment joyeux de notre permanence, sont peu nombreux dans une vie. Comment ramener au jour, à chaque page d'un livre, la beauté captive ? Ici intervient le style : « On peut faire se succéder indéfiniment, dans une description, les objets qui figuraient dans le lieu décrit; la vérité ne commencera qu'au moment où l'écrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport, analogue dans le monde de l'art à celui qu'en le rapport unique de la loi causale dans le monde de la science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires d'un beau style, ou même, ainsi que la vie, quand, en rapprochant une qualité commune à deux sensations, il dégagera leur essence en les réunissant l'une à l'autre pour les souffraire aux contingences du temps, dans une métaphore, et les enchaînera par le lien indescriptible d'une alliance de mots... »

La métaphore doit aider auteur et lecteur à évoquer une chose inconnue, ou un sentiment difficile à décrire, en recourant à leur similitude avec des objets connus. Naturellement, Proust n'est pas le premier écrivain qui ait recouru à l'image. Elle est un moyen d'expression naturel pour l'homme le plus primitif. Mais Proust a compris, mieux qu'aucun écrivain de son temps, l'importance « capitalissime » de l'image; comment elle donne un vif plaisir d'intelligence au lecteur qui entrevoit, dans une analogie, l'amorce d'une loi; comment aussi il importe de la rajeunir.

Puisqu'elle a pour objet d'expliquer l'inconnu par le connu, il faut que le second terme de la comparaison, celui qui est aperçu comme par transparence à travers la réalité, soit lié à des sensations familières. Homère avait raison de chanter : « Tel un lion furieux... » parce qu'il parlait à des hommes qui avaient combattu des lions; Proust a montré que la métaphore moderne doit retrouver derrière les choses, soit des sensations élémentaires du goût, de l'odorat et du toucher, éternellement vraies; soit des images de plantes et d'animaux, premier élément de tout art (transformation de Charlus en gros bourdon, de Jupien en orchidée, des Guermantes en oiseaux) ; ou enfin des images de la vie actuelle, empruntées aux disciplines de notre temps. D'où les images scientifiques, physiologiques, politiques dont il sème son texte.

Voici tout un bouquet d'images neuves, cueilli dans quelques pages de Proust, prises au hasard: La mère du narrateur va dire à Françoise que « monsieur de Norpois l'a traitée de « chef de premier ordre », comme un ministre de la Guerre, après la revue, transmet au général les félicitations d'un souverain de passage »... Marcel qui, à ce moment, est amoureux de Gilberte Swann et tient tout ce qui touche aux Swann pour sacré, rougit d'horreur quand son père parle de l'appartement des Swann comme d'un appartement ordinaire: « Je sentis instinctivement que mon esprit devait faire au prestige des Swann et à mon bonheur les sacrifices nécessaires et, par un coup d'autorité intérieure, malgré ce que je venais d'entendre, j'écartai à tout jamais de moi, comme un dévot la Vie de Jésus de Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement quelconque, que nous aurions pu habiter... » La mère du narrateur compare la campagne de madame Swann, étendant ses relations sociales, à une guerre coloniale, « Maintenant que les Trombert sont soumis, les tribus voisines ne tarderont pas à se rendre... » Quand elle croisait dans la rue madame Swann, elle nous disait en rentrant : « J'ai aperçu madame Swann sur son pied de guerre; elle devait partir pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos, les Cynghalais ou les Trombert... » Enfin madame Swann invite une dame, ennuyeuse mais bienveillante, et qui fait beaucoup de visites, parce qu' « elle savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle était armée de l'aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul après-midi cette active ouvrière... »

Une autre méthode favorite de Proust est d'évoquer le réel par le truchement des oeuvres d'art. Car il est vrai qu'en ce temps de « musées imaginaires », les beaux-arts fournissent aux hommes cultivés des termes de référence intelligibles pour tous. Pour faire comprendre la beauté d'Odette, Proust a recours à Botticelli; pour peindre l'étrangeté de Bloch, au Mahomet II de Bellini. Il compare la conversation de Françoise à une fugue de Bach, les regards de monsieur de Charlus à Jupien aux phrases interrompues de Beethoven. Les grands peintres et les grands musiciens nous font pénétrer dans un monde situé au delà des mots, et que, sans eux, nous ne pourrions atteindre. Proust accède à la métaphysique par l'esthétique. Ce n'est pas un mauvais chemin.

Ainsi la métaphore tient, dans cette oeuvre, la place qui est celle des vases sacrés dans les cérémonies religieuses. Les réalités auxquelles s'attache Proust sont toutes spirituelles, mais parce que l'homme est à la fois âme et corps, il a besoin de symboles matériels pour établir un lien entre lui et l'inexprimable. Proust a été l'un des premiers à comprendre, non par instinct comme Victor Hugo, mais par intelligence et méthode, que toute pensée valide a sa racine dans la vie quotidienne et que le rôle de la métaphore est de rendre à l'Esprit ses forces en le contraignant à reprendre contact avec la Terre, sa mère.

V

Alain a montré que le roman doit être, essentiellement, un passage de la poésie à la prose et de l'apparence à une réalité pratique, et comme artisane. Proust est le romancier à l'état pur. Nul ne nous a mieux aidés à saisir en nous-mêmes ce passage d'enfance à maturité, puis à vieillesse, qui est vivre. Aussi son livre devint-il, dès qu'il parut, l'une des bibles de l'humanité. Rien de plus beau, ni de plus juste que l'enthousiasme universel suscité par ce récit simple, particulier et local. Comme le grand philosophe, dans une seule pensée, retrouve toute la pensée, le grand romancier, d'une seule vie et des objets les plus humbles, sait faire surgir toutes les vies.


ANDRÉ MAUROIS, de l'Académie française.

 

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