Sans compter bien d'autres excellents artistes, passés au théâtre, et
que nous retrouvons au cours de nos souvenirs.
Mais si le café-concert a été le berceau d'artistes de valeur, parfois,
hélas ! il est devenu leur refuge. Qui ne se rappelle Renard,
le ténor de l'Opéra. À la suite d'une cruelle maladie, il dut abandonner
le grand Art et vint frapper à la porte de l'Eldorado [4, boulevard de Strasbourg, 10e] qui
s'ouvrit à deux battants pour lui le 30 septembre 1864.
Quelle carrière triomphale il avait parcourue !
Né à Lille, en 1825, d'une famille d'ouvriers, il était, à quatorze ans,
apprenti fondeur à Paris ; à seize ans, il passait au rang d'ouvrier et
charmait les camarades par sa voix délicieuse. En 1848, tous les
ateliers étant fermés, il parcourait la province, guitare en main,
chantant ses chansons, récoltant force gros sous. Choriste à l'Opéra, il
prit des leçons de Révial, puis, un coup de tête lui ayant fait perdre
sa place, il s'en fut dans les grandes villes chanter l'opéra. À Lyon,
M. Halanzier [Olivier], le paya jusqu'à trois mille
francs par mois ! Alors, l'Opéra de Paris se souvint de son ancien
choriste. Il y débutait bientôt dans la Juive et on le rappelait
plusieurs fois avec enthousiasme.
À la suite d'une cruelle maladie, il dut renoncer au grand Art et chanter
au café-concert. Il était resté pauvre, ayant toujours eu la main grande
ouverte et le cœur sensible aux peines des amis.
Bon musicien, il fit la musique de vingt petits chefs-d'œuvre,
entr'autres du "Temps des Cerises" resté si populaire.
***
M. Lorge, le
directeur de l'Eldorado, eut un jour une idée géniale. Il engagea Mlle Cornélie,
la tragédienne de la Comédie-Française. Rien que ça ! La tragédie allait
s'attabler avec la chanson.
Que résulterait-il de cette rencontre ? Comment le public du
café-concert accueillerait-il le répertoire de Corneille et de Racine ?
Tous les journaux d'alors se posaient ces points d'interrogation
palpitants !
L'épreuve fut concluante : ce fut un triomphe !
On applaudit le Père nourricier que chantait Perrin,
mains on acclama le Songe d'Athalie que disait Cornélie.
L'alexandrin fraternisait avec la chope : Racine pouvait réussir là où
réussissait Hervé.
M. Lorge engagea la tragédienne à raison de 40.000 francs pour un an, et ce
succès eut un immense résultat pour le café-concert.
Cornélie paraissait en scène, vêtue d'une robe de soirée, noire ; tout costume
était proscrit dans les établissements qui n'avaient pas rang de
théâtre. (Le règlement intérieur de l'Eldorado défendait aux artistes le
plus petit accessoire – ne fut-ce qu'une canne ou un faux-col
excentrique – sous peine d'une amende de 20 à 50 francs).
Tous les journaux protestèrent et réclamèrent en faveur des
cafés-chantants qui venaient de se réhabiliter à leurs yeux.
Pensez donc ! Camille en robe de soirée, clamant des Imprécations,
et Horace lui donnant la réplique en habit noir !
La campagne, bien menée, aboutit. Le 31 mars 1867, M. Camille Doucet,
directeur des théâtres, autorisa les cafés-concerts à s'offrir des
costumes, des travestissements ; à jouer des pièces, à se payer des
intermèdes de danse et d'acrobatie.
Jules Perrin et Chrétienno [voir à Amiati] n'avaient pas attendu la décision officielle pour jouer, en costumes
grecs fantaisistes, le Retour d'Ulysse, pièce bouffe d'Hervé où ils déchaînèrent une tempête de rires et de bravos.
J'arrive à mes débuts à cet Eldorado [4, boulevard de Strasbourg, 10e], tant
rêvé. Ils eurent lieu le samedi 1er avril 1868.
La conscience que j'avais de la haute valeur des artistes de la maison
compta pour beaucoup dans la frousse qui me valut mon insuccès.
Il y avait Perrin pour qui je professais une admiration sans
bornes. Son entrain invraisemblable, sa belle voix de basse chantante
électrisaient la salle. Quand la planchette annonçait le nom de Perrin,
le public entrait ne joyeux délire.
Né à Lyon, fils d'un professeur de musique, à dix-sept ans il chante les
chansons de Pierre Dupont,
aux Bouffes-Lyonnais.
À vingt ans, changeant de troupe, il entre au 1ier régiment de chasseurs
à cheval, à Mostaganem, en Algérie. Là, il est admis dans la musique et
joue à la comédie où son brio étourdissant (déjà !) lui vaut
l'admiration de tous.
Il rentre en France, court les cafés-concerts, du Sud au Nord, applaudi
partout et si bien prôné par les journaux que M. Lorge l'entend, lui tend les bras et qu'il entre à l'Eldorado où il restera la
bagatelle de… vingt-cinq années [vingt-huit].
Entre temps, il villégiature l'été aux Ambassadeurs [avenue Gabriel, 8e], en province et en
Russie.
Il a créé un nombre prodigieux de chanson, il a été le compère parfait de
toutes les Revues, et, bon musicien, a composé une grande partie des
œuvres qu'il lançait. Le choix des deux chansons, que j'avais à mettre
au programme, m'angoissait. Enfin, dans le tas, je choisis "On n'en
fait plus" et une autre : "Buvons secs". Cette bonne chanson
était, pour les paroles de Paul Avenel ;
pour la musique, de Paul Henrion,
et l'édition portait : crée par Pauly [Pauley ?] à l'Alcazar d'hiver et par Paulus à l'Eldorado.
Ce quatuor "de Paulus" devait lui porter bonheur ; elle est
toujours restée au répertoire des concerts et de toutes les sociétés
chantantes. Je commençais par cette chanson.
En ce temps-là les artistes ne chantaient pas comme ceux d'aujourd'hui,
trois, quatre, cinq chansons ou fragments de chansons de suite ; ils
n'en chantaient qu'une et bissaient avec le dernier couplet. Ce système
exigeait de bonnes œuvres, un excellent couplet de la fin et beaucoup de
talent chez les interprètes.
Je m'étais costumé en vigneron vendangeur. Quel trac ! bon Dieu ! mes
jambes se dérobaient sous moi, j'avais le gosier en feu et les lèvres
desséchées. Et ce trac venait surtout du voisinage des gloires
consacrées que je sentais là, dans la coulisse ou sur la porte de leur
loge, écoutant le malheureux débutant qui affrontait le terrible combat
à tant d'artistes avaient succombé !
Et je me rappelais la blague qu'on faisait naguère aux débutants à
l'Eldorado [4, boulevard de Strasbourg, 10e] et que m'avait contée Perrin.
Généralement, l'aspirant-pensionnaire devait chanter dans les trois
parties du programme. Quand sa première chanson avait été accueillie
avec tiédeur par le public, le malheureux trouvait en rentrant dans la
loge et dessiné à la craie, sur la porte, le tableau suivant : un homme
en habit noir (et lui ressemblant aussi exactement que possible)
marchait la tête penchée, tristement.
Devant lui, à quelques pas, une tombe s'ouvrait béante.
À la seconde partie, si l'insuccès s'accentuait, le dessin s'était
modifié. Le Monsieur en habit noir s'était tellement approché de la
tombe ouverte que son pied la surplombait.
À la troisième partie, la veste étant complète, l'homme avait disparu, la
tombe était comblée et une petite croix était plantée sur la terre
fraîchement remuée.
C'était Luce [*], excellent artiste
de la maison et assez bon dessinateur qui, le plus souvent se chargeait
de tracer ces trois actes lugubres sur la porte de la loge des artistes
mâles de l'Eldorado.
[*] Interprète ? - À ne pas confondre
évidemment avec Maximilien Luce, le peintre dessinateur et
lithographe (1858-1941) qui n'avait que dix ans à cette époque.
Donc, mon trac était à son comble quand l'orchestre attaqua. – À vous
! – cria le régisseur en me poussant, car je restais en place affolé par
l'imminence du danger. J'avais le pressentiment que ça n'irait pas tout
seul. Par un violent effort d'énergie, je me précipitai sur la scène,
refoulant ma peur pour un instant. Ma voix sortit claire et forte.
J'entamai : Buvons secs !
Le public me gratifia de
quelques applaudissements.
À la dernière partie, c'était le tour de On ne fait plus,
chanson qui ne valait pas l'autre, à beaucoup près. Je comptais sur une
note finale, stridente, qui avait produit de l'effet aux répétitions ;
mais, en ce moment, mon imagination craintive crut voir les grands
camarades souriant d'un air goguenard dans les coulisses et la fameuse
note partit sans éclat de ma gorge étranglée par l'émotion.
Je
fus médiocre, très médiocre. Navré, désespéré, je rentrai dans la loge
commune ; car les hommes, étoiles et autres, n'avaient qu'une unique
loge à leur disposition.
À la fin de la soirée, le secrétaire
général, M. Renard, me consola, m'encouragea et finit par m'embrasser, en
m'assurant que ça marcherait mieux le lendemain dimanche. Hélas ! ça
marcha de même. Ce n'était pas une veste, mais c'était encore moins un
succès. Le terrible trac devait me paralyser pendant presque tout un
mois.
Huit jours avant l'expiration de ce mois, M. Renard me fit
appeler. Ah ! ce n'était plus pour m'embrasser cette fois. Il me dit, de
la part du Directeur, qu'en vertu d'une clause restrictive de notre
contrat, le dit contrat était rompu. J'étais résilié. Je voulus
protester, discuter la légalité de cet article ; peine inutile ; la
fameuse clause était inattaquable et M. Lorge inflexible.
M. Renard, homme fort aimable, qui devint plus tard directeur
de l'Eldorado, touché de mon chagrin, me prit affectueusement sous le
bras et me dit :
- Vous êtes très doué ; votre voix est belle, vous avez un
tempérament qui promet, mais vous êtes encore jeune, inexpérimenté,
allez faire quelques tournées en province, vous y acquerrez
l'expérience qui vous manque, et quand vous reviendrez, la maison
vous sera rouverte, je vous le promets.
Voyant qu'il n'y avait rien à faire contre la décision irrévocable de M. Lorge,
je dus céder, mais je demandai qu'on mit sur le traité la cause de la
rupture. M. Renard y écrivit : Résilié pour insuffisance.
J'avais encore huit jours à chanter à l'Eldorado, et alors, il se
produisit un phénomène : Ma résiliation en poche, je n'eus plus le trac.
La crainte du terrible Perrin et des autres s'évanouit. Les mêmes chansons que j'avais chantées
piteusement, je les lançais hardiment avec une sûreté de voix, une
crânerie de gestes, qui me valurent des applaudissements nourris cette
fois, du public surpris et content. C'était une transformation radicale.
Je n'aurais eu qu'à dire un mot à M. Lorge étonné et je serais resté dans la maison. Ce mot, je ne l'aurais pas
prononcé pour tout l'or du monde.
J'avais été humilié par la Direction, raillé tout bas par les camarades ;
il fallait une autre revanche à mon amour-propre.
Pendant cette dernière semaine, les directeurs de province ou leurs
agents – qui fréquentaient assidûment l'Eldorado en quête d'artistes de
valeur – me remarquèrent, et les propositions affluèrent. J'acceptai
l'une d'elles pour Toulouse.
En m'éloignant de l'Eldorado, je ne gémis pas comme je ne sais plus quel
personnage célèbre partant en exil [Scipion l'Africain] : "Ingrate
patrie, tu n'auras pas mes os !" mais je m'écriai :
– O Eldorado ! tu verras, et dans peu de temps, que j'étais digne
de toi.
Il fallait fait des prodiges pour réaliser ma promesse… je les fis.
***
Pendant ma dernière soirée à l'Eldorado, j'avais applaudi de bon cœur
des étoiles de la maison, une compatriote de Bordeaux, Marie Lafourcade,
qui avait débuté comme choriste aux Bouffes, à l'âge de quinze ans. En
1867, M. Lorge l'engagea ; d'emblée elle passa au rang d'étoile. Cet été, elle alla
chanter son joyeux répertoire sur les bords de la Néva [Russie].
L'étranger la réclamait et ça lui valut une aventure plutôt désagréable.
Un individu, se disant directeur du premier établissement lyrique de
Vienne (Autriche) vint lui faire des offres splendides, Lafourcade accepte, part et arrive… dans un bouge infect ayant pour clientèle la
basse pègre et les demoiselles faciles qui venaient se délasser, là, de
leurs promenades professionnelles le long des quais du beau Danube bleu.
Elle veut résilier tout de suite ; le tenancier la retient de force et
ce n'est que grâce au consul de France qu'elle parvient à sortir de ses
griffes. Elle jura, honteuse et confuse, qu'on ne l'y reprendrait plus à
s'engager sans de sérieux renseignements préalables. Bonne chanteuse,
bonne comédienne, elle avait une voix étendue, bien timbrée, qui
prenait le public. Avec çà le geste juste, crâne, gavroche, naturel.
Elle a créé nombre de succès, entr'autres "la Rigolade", "Faut
avaler ça !", "Le Pifferaro du Boulevard", son triomphe !
***
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