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Chapitre IV
Au Jardin Oriental de Toulouse – Marguerite Baudin – "Les Pompiers de Nanterre" – Les Clodoches – Augustine Kaiser – À l'Alcazar de Marseille – Joseph Arnaud – Une répétition mouvementée – Eugénie Barba (Mme Jules Perrin) – Judic.
C'était Mme Lassaigne qui, venue exprès à Paris pour composer sa
troupe, m'avait fait de propositions. Son mari [un ex-prestidigitateur] avait fondé le Jardin Oriental, établissement d'été, à Toulouse.
Cette bonne dame, charmante et sympathique, n'avait pas eu de peine à me
décider ; elle m'offrait six cents francs par mois pour la saison d'été et
deux cents francs d'avances. Le double de ce que je gagnais à cet Eldorado où l'on me jugeait insuffisant ! C'était déjà le commencement de la revanche
pour mon amour-propre froissé.
J'appris en hâte des chansons de Perrin, le "Maître nageur" et le "Père nourricier" ; je voulais vaincre
avec les armes qui m'avaient vaincu. J'avais étudié la manière de Perrin,
objet de mon admiration perpétuelle. Mon grand désir était de l'égaler. Je
partis pour Toulouse où j'arrivai quelques jours avant mes débuts, afin
d'être très reposé et déjà familiarisé avec le milieu dans lequel j'allais
me produire.
M. Lassaigne, qui inaugurait le Jardin Oriental,
était un homme fort avisé, ne se hasardant à jouer la partie qu'après avoir
mis tous les atouts dans son jeu.
Il avait déjà
engagé, pour me succéder, une artiste qui obtenait un grand succès à Paris, Marguerite Baudin.
Ceux qui l'ont connue me sauront gré de consacrer quelques lignes à cette
belle brune au talent si énergique, si convaincu, si gracieusement
excentrique.
Née à Saintes, en 1843, elle était venue à Marseille,
dans une belle situation de fortune. Atteinte par la guigne, ruinée, elle ne
voulut demander qu'à l'art les ressources pour vivre. Elle frappa à la porte
de l'Alcazar de Marseille et Villebichot, qui
était chef d'orchestre, lui en facilita l'entrée. Grand succès !
Elle
alla ensuite au Casino de Lyon, puis à Paris, successivement à l'Eldorado [4 boulevard de Strasbourg, 10e], au Casino du Palais-Royal [rue de Rivoli], à l'Horloge [Champs-Élysées, 8e] et aux Ambassadeurs [avenue Gabriel, 8e] où, en cette année
1868, elle était classée première étoile.
Elle détaillait merveilleusement les paysanneries, et d'ailleurs
excellait dans tous les genres.
Pour moi, M. Lassaigne avait fait une grande réclame. La presse était
acquise à sa publicité et annonçait des débuts sensationnels.
Je plus
tout de suite à mon directeur qui jugeait déjà avoir fait une bonne affaire
en m'engageant. Il ne se trompait pas. Il était plein d'idées originales. Il
m'engagea fortement à apprendre les "Pompiers de Nanterre" [voir à Bach],
la célèbre chanson de Burani, Philibert et Antonin Louis que Perrin avait lancée et qui se chantait déjà partout, mais qu'on pourrait présenter
d'une façon particulière et nouvelle au public Toulousain.
Il
m'expliqua son plan ; j'acceptai. Mes débuts furent éclatants.
Dans la première partie du concert, je chantai le "Maître nageur",
en costume, culotte et chemise de couleur, chapeau canotier, et sans
modifier en rien la musique écrite pour la belle voix de Perrin.
Ce dernier était inconnu à Toulouse ; je devins une révélation !
À
mon deuxième tour, je donnai "Buvons sec" et le "Père nourricier". Sans me valoir le succès
de la première chanson, cela fut encore très goûté du public emballé.
Pendant tout un mois, je laissai le même programme. Les braves Lassaigne,
qui avaient une ribambelle d'enfants, me choyaient, me dorlotaient
affectueusement ; je faisais partie de la famille. Je leur rendais bien leur
affection, travaillant avec ardeur, apprenant de nouvelles chansons et
piochant ces fameux "Pompiers de Nanterre", qui virent le jour au Jardin Oriental, présentés de la manière suivante, d'après ce livret
improvisé :
C'était la fête à Nanterre. J'étais le capitaine des
pompiers ; je les passais en revue, les faisant manœuvrer ; je les
interrogeais, les haranguais et je chantais les couplets. Tous les artistes
reprenaient en chœur le refrain et ça se terminait par un quadrille monstre,
chahuté à l'instar des Clodoches qui avaient alors un succès fou dans toute
la France.
Les Clodoches, c'étaient quatre jeunes gens de
Paris, grands amateurs et pratiquants de danse excentrique, qui avaient
imaginé un nouveau quadrille, lequel avait fait fureur aux bals de l'Opéra,
puis aux Variétés dans l'œil crevé. De simples amateurs, dansant à Mabille,
au Prado, au Casino Cadet, chez Markowski et partout, ils étaient devenus
des professionnels. Deux d'entre-eux étaient costumés en femmes la Comète et
la Normande, car pour ne pas troubler l'harmonie de leur entreprise, ils
s'étaient passés de la collaboration de grandes cancaneuses du jour, la
célèbre Rigolboche,
Alice la Provençale, Finette, Rasalba-Cancan [on écrit
également : Rosalba-Cancan], Nini belles-dents, etc.
Je les avais vus opérer aux Ambassadeurs [avenue
Gabriel, 8e] et à l'Eldorado [4 boulevard de Strasbourg,
10e] et je pouvais donner quelques indications sur leur manière de
gigoter.
Pour jouer mon rôle, je m'étais collé un gros oreiller
figurant le ventre du capitaine des pompiers. Ce que j'avais chaud ! C'était
horrible à supporter ; mais le public ne pouvait s'en apercevoir, tant mon
ardeur effaçait toute trace de malaise sur mon visage. Je me démenais comme
un diable, dans cette chanson-scène, et c'est de ce jour que je pris
l'habitude de corser les ritournelles d'un petit pas de danse expressive.
Cette innovation me valut plus tard d'être appelé gambillard [de "gambille",
mot picard signifiant "jambe" ou danseur] par Francisque Sarcey.
La presse toulousaine déclara que j'avais été renversant ! crevant !
épastrouillant ! et la location fit merveille. Un troisième mois, à salle
bondée, acheva de combler de joie et d'argent les bons Lassaigne. J'étais
encore plus satisfait qu'eux. J'avais commencé ma réputation `on parlait de
moi dans les journaux de la région et les offres d'engagements pleuvaient de
tous les côtés. Je n'avais que l'embarras du choix.
Avant de partir,
j'eus le plaisir d'applaudir une artiste, de passage, qui, à cette époque,
complétait avec Suzanne Lagier et Thérésa le trio de grandes comiques du café-concert.
C'était Augustine Kaiser,
qui, dès l'âge de six-sept ans, faisait retentir sa superbe voix de
contralto à Pézenas, Avignon, Montpellier, Marseille, acclamée partout.
Sa diction était nette et pure, son geste sobre et exact.
Les genres
dramatique et humoristique lui convenaient également.
À Saint-Étienne, à Lyon, même succès et, en 1867, M. Lorge l'engageait à l'Eldorado, où elle était sacrée étoile par le public.
***
De tous les engagements qui m'étaient offerts j'acceptai celui pour
Marseille.
Au milieu des embrassades de la famille Lassaigne, je promis de revenir l'année suivante, aux mêmes
conditions. Et je les quittai fort ému ; ils m'avaient conquis le cœur.
Je devenais le pensionnaire de l'Alcazar de Marseille, qui faisait sa
réouverture sous la direction de Comy.
Le public marseillais,
mis au courant, par les journaux, de mes succès à Toulouse, se méfiait. Les
publics du Midi se méfient toujours !
Il avait une idole pour le
moment. C'était le célèbre Arnaud [Joseph], un enfant de la Cannebière, que
j'avais entendu à Paris, au concert du Géant [47 boulevard du Temple, 3e], où je l'avais
trouvé superbe. Il composait la plupart de ses chansons ; il a fait près de
neuf cents créations au cours de sa carrière lyrique. Il chantait en ce
moment-là une chanson de soldat, dont il exagérait encore le langage
traditionnel et qui avait un succès fou. C'était l'Apollon du sesque de
rebut !
Il
fallait avoir de l'audace pour jouer à l'étoile, â côté de ce gaillard-là !
Ses admirateurs – et c'était tout le monde – s'exclamaient moqueurs, quand
on annonça ma venue :
– Pauluss !… quès aco !… digo-li vingué !
Émotionné par la présence d'Arnaud,
je n'en menais pas large quand je fus convoqué pour la répétition.
Je
m'y rendis à l'heure exacte, mais en entrant, ma stupéfaction fut grande… la
salle était remplie de spectateurs.
On m'avait bien prévenu que les
clients abonnés avaient le droit d'assister aux répétitions, mais deux mille
personnes ! c'était plus qu'exagéré. Il n'était pas possible que tous ces
gens fussent abonnés.
J'eus envie de protester. Je me contins. Je ne
voulais pas me rendre hostile ce public, composée en grande partie de gens
des quais, débardeurs, matelots et autres qui ont la prétention de mâter les
plus malins.
Mon tour de répéter est venu. Le public se fait plus
attentif. L'orchestre attaque ; je le suis à voix contenue.
On crie :
"Plus haut !". Je n'y prends pas garde, et, sur le même ton,
j'ébauche la deuxième chanson.
"Plus haut !" vocifère-t-on de
partout. Je commence à m'émouvoir ; mais je ne hausse pas la voix.
Alors, les hurlements, les sifflets volent par la salle… je ne m'entends
plus chanter… je m'affole.
L'administration intervient et m'invite à
répéter à pleine voix… je proteste, je refuse. On me somme d'obéir dans
l'intérêt de l'ordre, que les auditeurs, debout, menaçant, troublent de plus
en plus. Une lueur de sagesse passe en mon cerveau ; je fais violence à ma
nature et, rentrant en scène j'entonne à pleine voix : "Buvons sec !"
Alors, j'entends des exclamations, des oh ! des ah ! qui n'ont plus rien
d'agressif, au contraire. Je lance mon refrain avec une vigueur telle que ce
public, qui allait m'écharper, deux minutes auparavant, se met à m'applaudir
à outrance, et hurle, non plus des injures mais des bis étourdissants, des
bis marseillais, quoi !
Mais l'effet que m'avait produit cette
répétition, ne devait plus s'effacer en moi. Malgré les bravos flatteurs que
je récoltais chaque soir, je parvins à résilier à l'amiable au bout de
quinze jours.
Je suis souvent retourné à Marseille et à des
conditions superbes ; mais j'ai toujours exigé des contrats spéciaux, qui me
dispensaient de paraître à ces répétitions publiques et scandaleuses de la
journée.
Je me devais au public
honnête et intelligent du soir et non à cette bande de nervis qui, pour
leurs quelques sous, exigent la croix et la bannière des artistes-hommes et
terrorisent les femmes. Hélas ! que j'en ai vu pleurer de ces pauvres
petites, rentrant dans les coulisses, après avoir subi les sarcasmes de ces
gens-là. Partout où il m'a été possible, j'ai protesté contre cette coutume
chère aux mercantis-directeurs.
Est-il admissible qu'on soit obligé
de faire entendre au public des chansons non encore sues, en tâtonnant, se
reprenant, recommençant et souvent accompagnées par un orchestre malhabile,
ou qui ne sait pas non plus, car il déchiffre et répète aussi pour apprendre
? Dans ces conditions, les meilleurs sont quelconques, les médiocres sont
archi-mauvais.
***
Pendant que je m'insurgeais
contre la coutume marseillaise des répétitions devant le public, on
triomphait à l'Eldorado, à Paris.
Le 1ier septembre de cette année
1868, une artiste y recevait une ovation enthousiaste. Il est vrai qu'elle
s'appelait Judic !
Elle
avait tout pour elle : talent, jeunesse, charme, beauté. Des yeux à damner
tous les saints, y compris le récalcitrant Saint-Antoine.
Elle avait
dix-neuf ans.
Élevée dans les coulisses – c'était la petite nièce de
Montigny, le directeur du Gymnase – elle avait été la coqueluche des
comédiens, choyée, gâtée, dorlotée par eux ; aussi à l'âge de six ans elle
disait déjà :
– Je veux jouer la comédie, aussi, na !
On eut
beau faire, la vocation l'emporta. À quinze ans, elle entrait au
Conservatoire. L'année suivante, elle débutait au Gymnase, en qualité
d'ingénue, – naturellement – la perle des ingénues, vous pensez.
Mais
l'art lyrique l'attirait ; elle avait une si jolie voix ! Et l'Eldorado l'engagea. Ce fut une révélation ! Quelle délicatesse ! Quelle suave diction
! C'était l'incarnation de la grâce ingénue… et maligne. Un Greuze qu'aurait
peint Raphaël.
Était-elle admirable dans la "Première feuille", "Pas ça", "Rentrons bras d'sus, bras d'sous" et "Comme ça
pousse, cousin". – Cette dernière chansonnette assez osée mais qu'elle
détaillait avec la candeur d'une vierge qui en sait long.
***
Un gracieuse émule de Suzanne Lagier qui avait débuté en 1866, à l'Eldorado, vient d'en quitter.
C'est
Eugénie Barba (depuis Mme Jules Perrin),
chanteuse de genre, du gazon d'opérette, fort goûtée du public. Une
Parisienne pur sang, vive, enjouée, à la gracieuse et intelligente mimique.
Avant, elle avait passé par le Casino du Palais-Royal, le café Moka et les
Ambassadeurs, puis s'était fait applaudir à Lyon, à deux reprises, et
pendant cinq mois à Saint-Pétersbourg. À l'Eldorado, elle créa une foule de
gentilles choses, toujours avec un succès très mérité.
***
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V