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Chapitre X
Les chansons patriotiques à Lyon – Buislay – Nous nous enrôlons – Plessis tambour-major – À Bordeaux – Élisa Dauna – La Bordas [voir à
Amiati] – "La canaille" – Alexis Bouvier – Nous déraillons ! – Chez le curé des Ponts-de-Cé – "Le Fantassin Malade" – Cascabel – Silly – Mlle Grenier.
Je rentrai à Lyon chez le papa Claude Guillet, au Casino, et
repris ma place parmi les camarades Plessis, Simon Max, Nicol et Buislay,
après un repos de quelques temps.
La partie féminine classée était représentée par Louise
Busseuil [*], devenue depuis Mme
Goudesonne [*] ; pas jolie, mais du chien ; excentrique très applaudie ; par Mme Minardi [*],
une voix énorme et qu'on appelait la Thérésa du Midi
; et par Blanche Gandon [*],
mignonne et aguichante, la coqueluche des gandins de Lyon.
[*] Quatre gloires locales qui ne seront plus jamais
mentionnées par la suite.
Les nouvelles de la guerre étaient désastreuses.
Chaque jour amenait une tristesse, chaque heure voyait croître les
angoisses.Le public, fiévreux, voulait des chansons patriotiques, des appels aux
combats, ou des couplets flétrissant les incapables qui nous menaient à
la défaite. Simon Max chantait :
Debout ! Debout Français ! courons à nos
frontières !
Il faut que les Prussiens engraissent nos
ornières !
Qu'il n'en reste pas un ! Aux armes, citoyens !
Aux armes ! Aux armes ! exterminons les Prussiens !
On remarquera que le dernier vers est pourvu de treize pieds ; sans doute
pour en accentuer l'énergie. Cette chanson avait été composée par un
chemisier de Lyon, tellement ravi de son interprète, qu'il lui fit don
d'une superbe chemise rayée rouge. Simon Max l'a
gardée jusqu'à ces derniers temps. Je ne dis pas qu'il l'ait toujours
portée !
Il chantait aussi la Marseillaise de l'Internationale. Sas bras
étaient chargés de grosses chaînes et il suppliait la Liberté de les
briser.
Pour que la Liberté exauçât ses vœux, il avait inventé un bon truc. Les
chaînes étaient réunies à ses poignets par une ligature en fil noir. Au
dernier couplet, il avait l'air de faire un effort prodigieux, toute la
ferraille à ses pieds avec un bruit de tous les diables. Et le public se
levait enthousiaste et criait : Vive la liberté !
Quelques temps après, le 4 septembre 1870, la République était proclamée
à l'Hôtel de ville de Lyon, par M. Challemel-Lacour [*], qui invitait tous les citoyens à
voler au secours de la Patrie en danger.
[*] Paul-Armand Challemel-Lacour
(1827-1896), professeur expulsé de France pour ses opinions
républicaines après le coup d'état de 1851. De retour lors de
l'amnistie de 1859, il fut nommé préfet du département de la Rhône
en septembre 1870 pour démissionner en février 1871 et devenir
membre de l'Assemblée en 1872 puis sénateur en 1876.- Il fut un des
grands supporters de Gambetta.
Nicol et moi, nous allâmes nous enrôler ; Simon
Max, trop jeune, fut incorporé dans la musique, où
il jouait de la basse si bémol. Plessis s'engagea comme tambour-major. Son succès fut immense ! il émerveilla
troupes et foules avec ses moulinets prestigieux.
Par faveur, la Place nous permettait de jouer le soir au Casino. Tout
servait la veine du père Guillet, même les événements funestes du
moment. Il faisait des recettes superbes. Le public accourait, le soir,
s'exalter à nos couplets enflammés.
Guillabert [Édouard], le
baryton, chantait la Marseillaise ; moi je chantais les Cocardiers et le Chant du Départ ; Plessis jouait une scène de tambour-major, dans laquelle il tapait de la caisse,
comme il sait le faire, et jonglait avec son fusil. Succès très grand
pour tous.
Le gouvernement de la Défense nationale faisait appels sur appels, et
régularisait la concentration des citoyens enrôlés. À mon tour je fus
appelé par la voie régulière du recrutement de la Gironde. Je fis signer
ma feuille de route et je partis pour Bordeaux.
***
Le 25 septembre 1870 j'arrivais à Bordeaux. Ma mère pensa se trouver mal
quand je parus devant elle en costume de troubade. Son
imagination affectueuse me voyait déjà sur le champ de bataille, mort
pur le moins. Ma gaîté sécha ses larmes.
Ça allait de plus en plus mal dans le pays envahi. Je fus désigné pour
aller rejoindre au 33e régiment d'infanterie de ligne à Sens
(Yvonne), mais, par faveur, j'obtins de rester à Bordeaux dans les
mobilisés de la Gironde. Le colonel Coulon nous faisait
travailler dur ; on nous exerçait, on nous décrassait. Gambetta, le chef du gouvernement de la Défense nationale, alors à
Bordeaux, enflammait notre ardeur, chaque jour, par d'éloquentes
harangues prononcées du balcon de la préfecture.
Attentif, obéissant, discipliné, j'étais bien vu de mes chefs et le
directeur de l'Alcazar, Bazas, obtint que je pusse donner mon
concours à ses représentations. J'avais même la dispense de coucher à la
caserne.
Il y avait alors, en représentations, à l'Alcazar, la bonne Élisa Dauna,
dont la réputation était grande dans tout le Midi.
Elle était gracieusement sympathique, possédait une voix charmante et la
manière de s'en servir. Plus tard, elle voulut obtenir la fameuse consécration parisienne et se fit entendre à la Scala, mais malgré
son talent, elle ne put éclipser les étoiles du lieu, et ne voulant pas
demeurer au second plan, elle reprit la route qui conduit au pays où
chante la langue d'Oc. De Marseille à Bordeaux, elle était aimée,
adulée. Abordant tous les genres, reprenant tous les succès dès
leur révélation à Paris, elle excellait surtout dans les répertoires d'Amiati et de Graindor [voir à Gustave Michiels] ;
étant fine diseuse comme celle-ci et dramatique comme celle-là.
Après vingt ans de complète réussite, elle s'est retirée, encore jeune, à
Narbonne, où tous les artistes de passage, allaient la voir, l'embrasser
et apprendre d'elle, l'art de captiver le public.
Et l'excellente camarade qu'elle était le recevait tous à bras ouverts.
Son souvenir vivra chez ceux qui l'ont connue. Pendant que ça marche, à
notre gré mutuel, à l'Alcazar de Bordeaux, le Grand Concert Parisien de
Paris, retentit d'acclamations. Une femme y chante la Marseillaise,
trissée tous les soirs.
C'est la Bordas (voir àAmiati) ! Bien qu'elle soit un peu exagérée, par le geste et par la diction, son
succès est énorme.
Rosalie Martin (dite plus tard simplement la Bordas) était née à Monteux
(Vaucluse) le 15 février 1841. Sur les genoux de son père, vieux
patriote à l'âme républicaine, elle avait appris la Marseillaise. À l'âge de dix-sept ans, elle épousait un musicien, Bordas, et
tous deux coururent la province durant quelques années. Pendant la
Commune elle alla chanter à l'Hôtel de ville (où on lui fit une ovation
enthousiaste) la Canaille, la fameuse chanson d'Alexis
Bouvier, musique de Darcier.
Il serait injuste de ne pas associer les auteurs de cette virulente
chanson au succès de l'interprète. Nous avons déjà parlé de Darcier ; quelques mots sur Alexis Bouvier.
C'était un enfant du peuple ; un Parisien. Ciseleur en bronze, il
occupait ses loisirs à taquiner la Muse, à piocher la syntaxe, à dévorer
tous les bouquins qu'il pouvait se procurer et il suppléait, par ce
labeur opiniâtre, à son manque d'études sérieuses. Il a fait un nombre
considérable de drames, de vaudevilles et surtout de romans. Il était
passé maître dans l'art de remettre la suite à demain. Comme
chansonnier ou humanitaire, La Canaille, qui eut un succès
prodigieux, Mon p'tit neveu et bien d'autres sont toujours au
répertoire des cafés-concerts.
À la fin de novembre 1870, mon régiment dut aller rejoindre l'armée de la
Loire, commandée par le général d'Aurelles de Paladines [*].
Le 12 décembre on s'embarquait en gare de Bastide-Bordeaux.
[*] Général né à Malzieu-Ville (Lozère) en 1804. Placé dans le cadre de
réserve en 1870, il fut rappelé par Gambetta au mois de septembre
pour se voir confier le commandement de l'armée de la Loire.
Nous étions transportés dans des fourgons à bestiaux, et leurs voyageurs
n'auraient pu supporter d'être tassés comme nous l'étions, avec nos
armes et bagages pour compléter le confortable.
Depuis trois jours et trois nuits nous roulions lentement, avec des
arrêts interminables causés par l'encombrement des voies ; nous étions
éreintés, désarticulés. Le 16 décembre, au beau milieu d'une nuit, noire
comme une conscience d'usurier, nous dormions tous, lourdement, n'en
pouvant plus de fatigue. Tout à coup un choc épouvantable nous reverse
les uns sur les autres. Des cris retentissent :
– Aux armes !… les prussiens !
Des hommes couraient, le long des wagons culbutés, avec des torches
allumées. Ce n'était par l'ennemi… c'était un déraillement. La
locomotive gisait sur la voie, les quatre roues en l'air !
Le colonel Coulon, énergique, ramenait le calme chez les soldats affolés.
On organisait les secours ; on faisait l'appel.
Beaucoup de blessés, aucun mort. Et, heureusement, presque toutes les
blessures étaient bénignes. Nous avions déraillé en pleine gare des
Poissonniers, près d'Angers. J'étais parmi les éclopés. Je fus conduit
aux ambulances des Ponts-de-Cé.
Grâce aux bons soins, je me rétablissais assez vite, et, ma gaîté ne
perdant jamais ses droits, je régalais les camarades de chansons
joyeuses, toute la journée. Le curé des Ponts-de-Cé, qui nous visitait
souvent, m'avait complimenté sur mon organe généreux, et il me pria de
venir chanter à Noël, à la messe de minuit.
Je ne me fis pas parier et je vous assure que j'eus un énorme succès
après des fidèles des Ponts-de-cé.
On dut parler de Paulus
Sous le chaume
bien longtemps !…
Je chantai le Noël d'Adam [Minuit,
chrétiens !], accompagné avec un accordéon, lequel était
manié par le cordonnier du village qui se délassait du ressemelage à
l'aide de la musique sacrée.
Le lendemain, pour célébrer cet événement mémorable j'étais invité à
déjeuner chez le curé et, au dessert, agrémenté de vieux vin mousseux
d'Anjou, ce ne fut lus un hymne au Sauveur que mon hôte réclama, mais
des chansons, au ton gaulois, dont il s'ébaudit fort. Une, entr'autres,
qui le charma particulièrement et qu'il fallut bisser, était celle-ci,
très répandue à cette époque : Le Fantassin Malade.
J'ai gardé des Ponts-de-Cé et du curé le meilleur souvenir, n'oubliant
jamais de venir passer quelques heures au milieu de ces braves gens
quand le hasard des tournées me ramenait dans la région.
***
Le 3 janvier 1871, j'avais ma feuille de route pour réintégrer le dépôt,
à Bordeaux.
C'était le moment des fêtes du Jour de l'An et elles étaient tumultueuses
à Bordeaux. J'assistai à l'émeute historique des Allées de Tourny et au
renversement de la statue équestre de Napoléon III.
Cascabel, le célèbre artiste de café-concert, était à la tête de
ce mouvement populaire. Il avait enfourché le cheval de César tombé et
haranguait la foule, vociférant avec cette volubilité extraordinaire qui
faisait son succès dans les scènes à rapides transformations qu'il avait
inventées. Il a été le précurseur de Frégoli [*] et son talent était remarquable dans ce genre. Très fier
du rôle joué par lui dans cette circonstance il le rappelait avec
emphase, à tout propos. Je me préparais à reparaître devant le public
bordelais quand une fièvre intense me terrassa. Je dus m'aliter. On
était fort inquiet autour de moi. À ce moment la petite vérole (la picotte comme on dit à Bordeaux) faisait de grands ravages par la
ville… et c'était bien la picotte que j'avais.
[*] Célèbre transformiste, ventriloque, chanteur et comédien
italien né à Rome en 1867 et mort à Viareggio en 1936. Il fut un
des premiers à utiliser l'appareil des frères Lumière tournant
une dizaine de films de ses prestations.
Un mois après, tout danger avait disparu et j'en
rends moins grâce à ma constitution robuste qu'aux soins affectueusement
dévoués et désintéressés d'une amie qui joua un grand rôle dans mon
existence. Le danger ne peut l'éloigner de mon chevet où elle veilla
sans trêve, en admirable sœur de charité.
Pendant ma maladie, il paraît que la gendarmerie
était venue pour m'arrêter comme déserteur !
Le brigadier, en apprenant que j'étais atteint de la
variole, fit faire précipitamment demi-tour à ses hommes et courut,
effaré, rendre compte de sa conduite à son chef qui lui répondit, sur un
air connu :
Le chose étant contagieuse
Brigadier,
vous avez raison !
et jugea qu'il fallait attendre mon complet
rétablissement pour m'appréhender au corps. On n'eut pas à se déranger ;
dès que je fus rétabli, je me présentai de bonne grâce à la Place avec
la conscience tranquille d'un homme qui a ses papiers en règle. Pourtant
la chose avait transpiré et quelques-unes de ces bonnes âmes qu'on
rencontre toujours sur son chemin, avaient insinué qu'il n'y a pas de
fumée sans feu et que si l'on me cherchait c'était bien simple ; j'avais
déserté devant l'ennemi ! La preuve, c'est que j'étais revenu seul à
Bordeaux, lâchant mes compagnons d'armes qui, pendant ce temps, se
faisaient tuer en défendant la patrie, dans l'armée du Mans, commandée
par Chanzy. D'ailleurs, j'appris plus tard que l'auteur de cette
calomnie n'était que Cascabel, le héros de l'émeute des Allées de Tourny, que ne se
contentait pas de déboulonner les empereurs en bronze, mais aussi les
camarades en chair et en os.
***
Une troupe de passage est venue jouer des opérettes d'Offenbach.
Médiocres acteurs, chanteuses peu remarquables. Et mes souvenirs s'en
vont à l'espiègle Silly, l'Oreste de la Belle Hélène, avec
son minois spirituel et son joli torse que le maillot détaillait si
superbement.
Et je revois aussi la belle Grenier, dans la Vénus d'Orphée
aux enfers, vêtue d'une gaze qui ne voilait qu'à peine des trésors
éblouissants, lesquels hantaient les rêves de tous ceux qui les avaient
lorgnés et applaudis dans la soirée. Finies les splendeurs de la Fête
impériale ! Les belles artistes demi-mondaines sont rentrées dans
l'ombre, pour quelque temps. Les jours ne sont plus à la rigolade :
toutes les familles portent le deuil. La danse des écus ne va
recommencer que pour payer la rançon de guerre.
***
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