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Chapitre XXX
L'Exposition de 1889 – L'Alcazar et la Tour Eiffel – Giralduc – Ducreux – Polaire – Les soirées mondaines – A Vienne, Buda-Pesth et Bukarest – Armand Ary – Mort d'Amiati – La Juniori – A Saint-Pétersbourg – L'Eldorado de Nice – Eugénie Fougère – Les Dante – A New-York – Aimée – Au Royal-Trocadéro de Londres – "Les Gardes Municipaux" – "Comica Serenada".
Pendant l'Exposition de 1889, le Papa Ducarre fut obligé de
faire fermer les portes de l'Alcazar d'Été à neuf heures. Dès l'ouverture,
tout était envahi. Comme je touchais 10 % sur la recette brute, vous pensez
que j'étais enchanté, – et ça dure ainsi cinquante-trois jours, sans
interruption.
A la Tour Eiffel, les Fantaisies-Parisiennes agonisaient.
Les directeurs Richard et Daubray eurent l'idée de faire appel à ma vogue
pour remettre leur affaire d'aplomb. Mes matinées étaient libres,
j'acceptai. Sur mes conseils, on modifia le programme peu intéressant pour
les étrangers; on réduisit le ballet et on engagea Valti et Léa d'Asco; avec
moi, ça faisait trois jolis atouts dans leur jeu. A trois heures et demie,
je chantais La Boiteuse ; la salle se vidait, et se remplissait
immédiatement. A quatre heures et demie, c'étaient le Père la Victoire et En revenant de la revue, dont je modifiais les deux vers, effroi
du Gouvernement. Ça marcha merveilleusement.
A l'Alcazar d'Été, débutait la toute belle Giralduc, à la
voix superbe. Succès d'artiste et de jolie femme. Bientôt, avec son camarade
Ducreux, un bon baryton, d'aimable prestance, ils lanceront ces duos
ultra-parisiens que leur chic, leur élégance, leur distinction rendront si
attrayants. Ducreux et Giralduc passeront par les grands concerts et les
théâtres, récoltant toujours le même succès : à l'étranger, à Londres
surtout, ils seront acclamés. Depuis deux ans, ils ont quitté la scène pour
se consacrer aux soirées mondaines qui les accaparent et où leur gracieux
talent est apprécié à sa haute valeur, dans un genre nouveau qui fait
sensation.
***
Je retourne pour quatre jours à l'Eden de Trouville, pendant
la saison des courses. L'exquise Judic vient d'y donner aussi quatre représentations pendant lesquelles elle a
remporté son succès coutumier. La maison marche admirablement... les
artistes et... les petits chevaux font merveille ! Public extra-chic, tout
l'Armorial est là... et aussi quelques-uns des pétardiers des
Ambassadeurs : les frères Ravaut, Bertrand, Letellier fils et tutti
quanti. Ne s'imaginèrent-ils pas un soir de faire déshabiller des valets
de pied du Cercle, de revêtir leur livrée et de pénétrer ainsi costumés dans
la salle, où ils se livrèrent à un tas d'extravagances, soulevant l'hilarité
du public par des colloques amusants et spirituels. J'y vis aussi Max
Lebaudy, le jour où il avait suscité un scandale aux courses, avec le cheval
qu'il montait. Il avait fallu l'énergie de Crest – un ancien lutteur qu'il
avait promu son garde du corps – pour empêcher le petit sucrier d'être malmené par la foule.
Polaire est aussi parmi nous. Une Polaire, toute jeunette, fluette, un mince paquet
de nerfs endiablés. Pas jolie... mieux que ça : captivante ! Elle court,
bondit, se déhanche, secouant sa crinière noire comme une petite cavale
sauvage ivre de liberté. Rien ne fait encore prévoir qu'elle sera l'exquise
Claudine et la fine comédienne d'aujourd'hui.
A cette époque, j'avais beaucoup de soirées dans le grand
monde. J'allais souvent chez la princesse de Sagan qui raffolait de ma
chanson Trois, rue du Paon (de Planquette) que je venais de lancer ;
et ce goût était partagé par son fils le prince Bozon de
Talleyrand-Périgord. J'y, eus l'honneur d'être complimenté par les
grands-ducs Vladimir et Alexis, qui m'invitèrent à boire le champagne avec
eux. J'allais aussi chez M. Gaston Menier, le grand chocolatier, dans son
Hôtel du parc Monceau, où je liai des relations d'amitié avec son frère
Albert, disparu prématurément. Au cercle de la rue Royale, même succès ; M.
Paul Bourget m'y félicita et j'en eus grand orgueil. Puis, chez Mme
Boucicaut, propriétaire du Bon Marché, où je chantais à côté du grand
baryton Faure. Nous étions les favoris du programme. Lui, chantait les Rameaux et L'Alleluia, accompagnés par un piano, moi je
claironnais La grosse caisse sentimentale et d'autres chansons,
accompagné par la Fanfare du Bon Marché, dont le chef distingué était mon
homonyme Paulus. Les soirées avaient lieu dans le hall qu'on
débarrassait en deux heures de temps de toutes ses marchandises et qui
pouvait contenir dix mille personnes. Et ma voix ronflait là-dedans !... Il
est vrai que le cachet, aussi, était ronflant !
***
Mon impresario Pitau avait négocié une tournée à l'étranger.
Après quelques arrêts en Belgique et en Hollande, nous filons vers Vienne où
nous arrivons en novembre 1889, dans un grand et superbe music-hall
(direction Ronacher). Public très chic; parterre de hauts personnages,
émaillés d'archiducs et de princes. J'avais avec moi le bon compositeur Paul
Fauchey, qui m'accompagnait au piano et le violoniste Stretti, talentueux et
nerveux, qui cassait pour cinq francs de cordes par jour. Et je trouvai
là-bas, dans la troupe française, Émilie Bécat, disparue à mes yeux depuis
si longtemps ; elle avait changé son nom pour celui de Burbeault, ce qui
n'était guère heureux. Plus aussi gaie que naguère... une partie de son brio
l'avait quittée ; elle avait de gros chagrins depuis ses mésaventures
financières ; je consolai de mon mieux l'excellente fille, la bonne
camarade. Et aussi Violette qui, elle, avait conservé tous ses moyens et sa
joviale exubérance. Puis encore l'incommensurable Brunin, Französischer-excentrique-Komiker, qui avait un gros succès.
De Vienne, il fallait nous rendre à Buda-Pesth. Pitau, dès
le malin, nous harcelait, craignant de manquer la représentation là-bas.
Nous partîmes, sauf Fauchey qui, nonchalamment couché, nous déclara que le
garçon d'hôtel ayant égaré ses bottines, il les attendrait pour se mettre en
route. On les lui retrouva deux heures après, ce qui fit qu'il nous
rejoignit... quand le concert était commencé. En arrivant à l'hôtel Ungaria,
j'avais éprouvé une agréable surprise. Une troupe de musiciens tziganes nous
avait reçus en jouant... les airs populaires de Paulus !... Si ce n'est pas
la gloire, ça, alors, qu'est-ce ?
Tout se passa à souhait et de Buda-Pesth nous allâmes à
Bukarest. il y faisait un froid !... dix-huit degrés au dessous de zéro !
Heureusement que les Roumains se montrèrent plus chauds que leur climat.
Nous réintégrons Paris et la Scala où, en ce moment, florit
la gentille et gracieuse Armand'Ary. Elle chante, mime et danse à ravir une
fantaisie Mam'zelle Caramba. Quel joli brio ! et que le public a
raison de ne plus vouloir qu'elle quitte la scène, dès qu'elle y est !
***
Le 17 octobre 1889, mourait, à l'âge de trente-neuf ans,
celle que l'on a appelée la tragédienne de la chanson, la grande Amiati.
Thérèse Abbiate (dite Amiati) avait vu le jour en Italie. La pauvre artiste
n'a survécu que trois mois à son mari, M. Maria. Sans ressources, mais
courageuse, elle était allée chanter un peu partout, en province et en
Belgique ; en rentrant à Paris, elle mit au monde un enfant qui lui coûta la
vie. "Laisser quatre enfants et s'en aller !" murmura-t-elle en
expirant. Heureusement, des âmes charitables s'émurent ; les quatre
orphelins furent recueillis par des camarades. Dorfeuil, le directeur de la
Gaîté-Montparnasse et Émile Benoît, l'éditeur, en prirent chacun un, le
docteur Doucet un troisième et l'excellent Limat, régisseur de
l'Eden-Concert, se chargea du dernier. Quelques années plus tard, Limat, ne
voulant pas que ces enfants fussent élevés de façon différente, les réunit
tous à son foyer où la bonne Mme Limat leur servit de mère dévouée. Un cœur
d'or battait dans la poitrine de ces braves gens, lesquels méritaient mieux
qu'une mention honorable que leur délivra le ministère de
l'intérieur. Décidément, il est plus profitable de faire de la politique que
des belles actions.
Un médaillon de bronze, dû à la statuaire Élise Bloch,
perpétue la belle figure de la chanteuse patriotique sur le modeste tombeau
qu'on lui a élevé, dans le cimetière du Raincy.
Comme si je n'avais pas encore assez d'affaires sur les bras
pour m'occuper et occuper... mes fonds, j'avais acquis l'Eldorado de Nice
pour prendre livraison en octobre 1890, et Pitau s'occupait d'une autre
affaire, à Paris, de l'achat du concert de Ba-ta-clan. Je compte pour
mémoire le vignoble du Bordelais, le Clos Paulus et même le Paulus-Champagne
que je plaçais à mes moments perdus !
En août 1890, je devais aller remplir un engagement fait
avec l'impresario Puget à l'établissement d'été, Livadia, à
Saint-Pétersbourg. Suivant notre habitude, nous faisons quelques villes sur
le parcours du trajet. A Bruxelles, on me télégraphie de Saint-Pétersbourg,
que le sieur Puget a déclaré forfait, mais que le propriétaire de Livadia
m'offre d'y aller dans les mêmes conditions ; que les annonces sont faites,
que tout ira superbement. Je consulte Pitau ; nous télégraphions : Accepté.
De Liège, nous prenons nos billets pour Saint-Pétersbourg.
J'avais avec moi, Pitau, La Juniori, – perle de la Provence ! premier prix
de beauté de Marseille ! – une dugazon d'opéra-comique, Müller, chef
d'orchestre-pianiste et Stretti, violoniste. A la gare, ce dernier manquait.
L'heure du départ allait sonner... pas de Stretti. Je prends quand même son
ticket ; je le confie au chef de gare, avec prière de le remettre à ce
lambin en lui recommandant de nous rejoindre au plus vite. Mais mon
violoniste, qui faisait la bombe à Bruxelles, n'arriva que le
surlendemain et, usant de je ne sais quelle supercherie, se fit rembourser
le prix du ticket (272 fr.). On pense bien que je n'usai plus des services
de ce joli monsieur et il a dû se mordre les doigts d'avoir agi ainsi.
La tournée de Russie fut malheureuse. La Censure défendait
presque toutes les chansons; les journaux n'inséraient rien ; la maigre
publicité consistait en prospectus déposés dans les cafés. Ce fut un
désastre ! Les dames eurent du succès, grâce à leur physique, moi je
mangeai, en dix jours, les quinze mille francs gagnés en Belgique. Je crus
avoir une petite compensation en allant chanter au camp de Krasnoé-Sélo,
devant le tsarévitch et le grand-duc Vladimir. Je fus mauvais, grâce au
piano, archi-faux, d'un ton et demi au dessus du diapason. Le Père la
Victoire pouvait me repêcher, mais le pianiste Müller laissa tomber la
musique dans la caisse du piano et, trop ému, ne sut pas m'accompagner de
mémoire. Le tsarévitch me complimenta, par
courtoisie : le grand-duc m'offrit une belle paire de boutons de manchettes,
saphirs et diamants, mais j'étais navré.
Nous repartîmes tous à Paris, sauf La Juniori ; elle
avait fait la conquête d'un prince qui la ravit d'aise d'abord, qui la rasa
ensuite, car bientôt, je la vis accourir au Concert-Parisien où je chantais
et implorer son admission dans la troupe ; Müssleck, charmé de compter une
aussi jolie femme parmi ses pensionnaires, acquiesça volontiers. Elle y
consacra sa réputation de beauté et de gentille divette.
***
L'affaire de l'Eldorado de Nice était conclue. Je nommai
Pitau directeur-gérant intéressé, et fis tous mes efforts pour rendre ma
maison accessible à la haute clientèle niçoise. Mais je ne pus obtenir
l'autorisation d'avoir les petits Chevaux ; il fallut ouvrir sans cet
appoint sérieux. Cependant, un habitué des cercles, un belge, ancien
lutteur, s'offrit, si nous lui donnions un emplacement chez nous,
d'installer un jeu, à ses risques et périls ; il devait nous abandonner un
tiers du rendement. Nous avions accepté, mais nous vivions dans les transes,
craignant toujours l'intervention de la police dans les opérations du
tenancier.
Le concert marchait très bien. Nous avions comme troupe, Plessis,
toujours gaillard, le comique Grinda, Gilbert, mon imitateur, la robuste
Gabrielle Lange, précieuse pour les pièces, la gracieuse Armand'Ary et
Eugénie Fougère, la fantaisiste endiablée dont les audaces affriolaient le
public, dont la grâce troublante faisait excuser les excentricités. Puis
encore Cécile Vernet, très applaudie, et, pour secrétaire, l'ami Gibard.
Durant trois saisons, ça marcha très bien. Les artistes
de valeur se succédaient chez nous. On y vit les jeunes Dante, duettistes
prodiges, créateurs de la fameuse valse-tourbillon qui fit fureur partout.
Je ne me doutais pas alors, en la voyant tourbillonner avec son cavalier,
que la jeune sœur, sous le nom de Dancrey, serait un jour, grâce à sa
superbe voix, une étoile de première grandeur que tous les grands
établissements du monde se disputeraient à prix d'or.
Pendant une tournée que je fis peu de temps après, en
Amérique, le tenancier eût maille à partir avec la justice. On m'avait
incriminé, comme directeur, et j'avais été condamné, par défaut, à cinquante
francs d'amende. A mon retour, je n'eus pas de peine à prouver que cet homme
avait installé son jeu de baraque, sans autorisation, et l'on m'acquitta,
mais le tenancier fut expulsé de France. Cette affaire me dégoûta de
l'Eldorado. Pitau chercha un acquéreur qui ne fut pas facile à trouver ;
enfin, il s'en présenta un. Je lui vendis le tout cinquante-cinq mille
francs : un tiers payable comptant – celui-là, je l'ai reçu – et les deux
autres tiers... j'en suis encore à les voir.
Cette belle exploitation avait de nouveau soulagé ma
caisse... et ce n'était pas la dernière, hélas!
***
Le 21 novembre 1891, je m'embarquais sur la Champagne pour New-York. Je ne partais pas sans angoisses ; ma famille était éplorée ;
de noirs pressentiments nous assaillaient. Ce voyage, qui devait être le
couronnement de ma carrière, fut l'origine de ma ruine. C'est de là que Mme
Paulus tira son plan de divorce, basé sur cet éloignement et sur quelques
lettres frivoles, surprises.
J'eus le mal de mer qui me détraqua. A New-York, régnait
un froid de loup. Une foule de journalistes-interwievers m'attendait à
l'hôtel Martin et je dus leur faire une piètre impression. Cependant, mon
énergie triompha du malaise persistant et, le lendemain, je débutais chez
MM. Koster et Bial, directeurs d'un music-hall prospère. Orchestre très
médiocre, un vulgaire septuor accordé au vieux diapason, c'est-à-dire à un
demi-ton du diapason normal ; une vraie cacophonie en guise
d'accompagnement. La publicité énorme, faite sur mon nom, amenait beaucoup
de monde et je tenais à bien gagner la rondelette somme que m'assurait mon
engagement : "Un mois, huit cent dollars par semaine ; une représentation
à mon bénéfice ; voyage, en première classe aller et retour." C'était
coquet.
Un détail amusant. Pendant les pourparlers de cette
affaire, à Paris, j'avais imposé à ces messieurs l'achat de quelques
milliers de bouteilles de Champagne-Paulus, à cinq francs la bouteille
(Allez donc dire que je n'étais pas commerçant !). Le tout avait été expédié
quinze jours avant mon départ. En arrivant au Music-Hall, surprise agréable
et joyeuse ! Une des salles du bar était entièrement tapissée avec
les bouchons de mes bouteilles et chaque bouchon portait le nom de Paulus.
J'en fus très flatté, très orgueilleux : on ne buvait que de l'extra-dry Paulus !
Le jour du repos hebdomadaire, imposé ici comme à
Londres, je mimais des scènes que j'avais apportées exprès et elles me
rapportaient un gros succès, plus gros que les chansons, mal accompagnées.
Comme artistes, beaucoup de nègres acrobates et le fameux
Sandow, le créateur de la gymnastique qui porte son nom. Eugénie Fougère
venait d'y terminer une série de représentations, fort goûtées par les
amateurs Yankees. Au théâtre Tony Rastor, florissait la belle Juniori que
j'allais voir souvent.
Au Musée-Concert, je vis afficher le nom de Valti. Je
m'empressai d'aller lui serrer la main. O stupéfaction ! elle chantait le Père la Victoire et le refrain était mimé par un groupe de danseuses. Le
directeur de cette maison avait cru ainsi déflorer mon répertoire et porter
un coup droit à son concurrent. C'était original et bien américain. Nous en
rimes beaucoup, Valti et moi.
Les États-Unis sont le pays des tournées. Le souvenir de
celles qu'y firent nos grands artistes y est toujours présent. La grande
Aimée a fait école. On m'offrit cent mille francs pour en faire une, mais,
lié par un traité avec Londres, je dus partir, félicité par toute la Presse
et caricaturé par les crayons new-yorkais, ce qui est la meilleure preuve de
la notoriété acquise.
***
Je m'embarquai à bord d'un vapeur allemand qui
s'engageait à nous transporter en six jours à Southampton. Là-bas, les
compagnies concurrentes font assaut de vitesse, pour recruter les passagers.
Affreuse traversée sur une mer démontée. Le mal de mer et les paniques
bouleversaient tout le monde à bord ; le capitaine ne connaissait qu'une
chose : arriver dans les délais promis et il lançait son navire à toute
vapeur, bravant la tempête et nos supplications. Nous n'eûmes que douze
heures de retard, mais ce furent des loques humaines qu'on débarqua.
De Southampton à Londres, la distance est courte.
Le 11 janvier 1892, je faisais ma rentrée au
Royal-Trocadéro, directeur Adams.
Je dis, rentrée, car j'y étais déjà allé deux fois, m'y
plaisant beaucoup, bien présenté, bien payé, chantant devant un public select qui venait spécialement pour moi. Henri Rochefort, alors exilé, y
fréquentait et ses compliments m'étaient précieux. La Presse était très
bonne pour moi ; j'étais l'invité des sociétés, des cercles et le prince de
Galles (depuis Édouard VII) ne dédaignait pas de m'y applaudir.
On m'affichait ainsi : Paulus, l'idole parisienne, le
grand créateur de Boulanger-Marche et du Père la Victoire.
Cette dernière chanson surtout (Father-Victory), la
superbe musique de Louis Ganne, soulevait l'enthousiasme.
Tout allait pour le mieux quand un deuil national vint
couper court à notre joie.
Le duc de Clarence, fils de la reine, mourut.
Tous les établissements durent
fermer pendant une semaine, les directeurs remercièrent leur monde, en
invoquant le cas de force majeure. le mien m'exprima tous ses regrets, me
disant que notre contrat n'était que suspendu et qu'on le reprendrait plus
tard (le pauvre homme devait mourir trois mois après). J'acceptai d'autant
plus volontiers ses raisons que j'avais hâte, après plusieurs mois
d'absence, de rentrer auprès des miens qui, déjà, ne croyaient plus me
revoir.
***
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