Jean
Tranchant fait partie de ces auteurs-compositeurs-interprètes dont
on ne cite qu'une ou deux chansons soulignant qu'ils ont «aidé au
renouveau de la chanson française» mais qu'on contourne
habilement en disant que tel chanteur s'est servi de leur
inspiration pour créer «autre chose» (sous-entendu de
meilleur) ou que d'autres ont utilisé son approche avec plus de
succès, etc., etc.
Remarquez
que dans son cas, son dilettantisme a beaucoup contribué à le faire
oublier car le Monsieur n'a jamais voulu faire partie de ces «professionnels»
[de la chanson] qui, bon an, mal an, de générations en générations,
tiennent à conserver un certain monopole sur ce qui doit être
considéré bon ou mauvais.
Son
éclectisme - car, en plus, il a touché à tout - est également
déroutant et si, aujourd'hui, on cite ad nauseam son "Ici l'on
pêche" (en ajoutant que Mireille a fait mieux), c'est
peut-être parce qu'il a composé des choses qui ont difficilement
passé la rampe :
Moi
j'aimais ça, j'disais aux hommes
Qui me contaient leurs boniments
C'est pas la peine de l'dire à Rome
Si tu veux du plaisir prends-en !
On
habitait Porte de Saint-Ouen
Le père était tondeur de chiens
La mère faisait des lessives
Faut bien travailler pour qu'on vive.
Quand papa rentrait mécontent
Il tapait un peu sur maman
Ça lui faisait passer sa rage.
C'était vraiment un bon ménage.
Papa buvait bien quelquefois
Ça nous console quand on boit..
De plus, il n'a
pas hésité à composer des paroles sur une magnifique chanson de
Cesare-Andrea Bixio, celui-là même qui nous a donné "Le
chaland qui passe" (voir à la page que nous avons
consacrée à cette chanson), paroles qui fourniront à
Lucienne Boyer
un de ses grands succès, "J'aime tes grands yeux..."
Quant à ses mélodies et arrangements, on passe de la romance au
refrain-swing, de quoi inspirer Trenet et toute la génération des
années quarante et cinquante.
Côté interprète, y'a des ratés car, quoique. comme le laissent
supposer les enregistrements qu'il nous a laissés, il était,
paraît-il, en scène, quelque peu détaché.
Une courte biographie où l'on verra qu'il n'avait pas qu'une seule
corde à son arc, et nous passerons ensuite à quelques prestations :
Il est né le 4 février
1904, à Paris, fils d'un membre du barreau. Il passa, lui-même, une
licence en droit avant de se tourner du côté des Beaux-Arts d'où,
grand admirateur de Modigliani, il se lança dans la peinture mais
également dans la mode, la décoration, devenant touche-à-tout
notamment dans le domaine de l'affiche, ce qui ne l'empêcha pas de
créer de multiples objets d'art que s'arrachèrent, entre autres
Chaplin et Joséphine Baker. Il écrit aussi : des romans ; et
comme il sait jouer du piano, il compose également des mélodies et
des petites chansons que, très tôt, Lucienne Boyer mettra à son
répertoire (dont La Barque d'Yves qui, n'est pas de son
meilleur cru mais qui obtient un grand succès).
Suivront, dans la foulée,
Joséphine Baker (Ram-pam-pam),
Lys Gauty (Départ) et surtout
Marianne Oswald pour qui il compose des chansons d'une étrange
signature, ex. : La Complaine de Kesoubah, citée ci-dessus.
Pour les dames, il
compose des chansons noires qui sont d'inspiration rive-gauche mais
trente ans avant la lettre tout en se réservant, pour lui, dont le
physique est celui d'un chanteur de charme, des choses plus légères
telles que : Il existe encore des bergères, Allons à la mairie,
Le ciel est un oiseau bleu...
Et il fait de la radio,
passe au cinéma, compose de la musique pour des opérettes tout en
continuant sa carrière d'affichistes et de peintre.
Interdit lors de la
triste épuration pour deux ans de scène, disque, radio et film (la
télévision n'existait pas encore !), il préfère s'exiler. Il
passe en Suisse puis, par la Belgique, en Amérique du Sud où,
revenant à la peinture, il se contente de fonder et diriger quelques
cabarets (où viendront chanter Chevalier, Trenet,
Piaf et puis...
Bécaud, Gréco, Patachou..) avant de revenir en France où la chanson
a bien évolué. Il continue d'écrire cependant (pour Gréco, entre
autres) et de participer à diverses émissions de télé tout en
faisant quelques apparitions sur scène avant de disparaître le 8
avril 1972 sans avoir connu la gloire qu'il méritait.
Mais passons aux chansons
:
Quelques thèmes tout
d'abord qui donneront une idée du genre "Tranchant"
Du
chanteur Tranchant, comment ne pas citer, en un premier temps, son :
"Ici l'on pêche" (*)
Mais nous nous en voudrions de ne pas donner tout au long, cette
chanson totalement swing :
"J'ai un
cœur à chaque
étage" (**)
Tranchant ? Une
œuvre à
[re]découvrir.
«Pastel,
élégance, légèreté et parfois fadeur, tribut à payer mais, après
quatre-vingts années de règne de l'esprit caf'conc' sur la chanson,
le sang neuf ne pouvait être apporté que de l'extérieur. Avec
Tranchant, c,est un peu la bourgeoisie qui vint à la chanson.» (Louis-Jean
Calvet - 10 ans de chanson française - Archipel, 2008).
Bourgeoisie ? - Bon d'accord mais Cole Porter était
également un bourgeois...
(*) ces extraits sont tirés de divers
repiquages sur CD toujours disponibles au moment où nous écrivons ces
lignes.
(**) Orchestre sous la direction de
Serge Glykson avec Stéphane Grapelli au violon. Disque 78t Pathé 4459 (1938) - Faudra excuser la
qualité et quelques sauts.